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Et ta vie m’appartiendra – Gaël Aymon

A la mort de sa grand-mère, Irina reçoit un étrange héritage : une vieille peau parcheminée sur laquelle figure une inscription étrange. Il s’agit d’un talisman censé exaucer tous les désirs de son possesseur à la condition de sacrifier un peu de sa propre vie. Sans vraiment trop y croire, Irina formule son premier vœu : celui de devenir riche et que sa meilleure amie Halima lui dévoue son existence !

Si ces quelques mots vous font penser à La peau de chagrin, c’est bien vu ! Irina est au début du roman une jeune fille qui vient de rater l’examen d’entrée à Science Po alors que sa meilleure amie Halima est prise. Une déconvenue qui n’arrange pas sa vie déjà pas très drôle, avec une mère absente qui ne jure que par l’argent alors qu’elle ne possède rien, et une grand-mère jusqu’alors inconnue qui ressurgit dans sa vie pour lui laisser un héritage étrange et repoussant. C’est sur le coup de la colère et de la jalousie qu’Irina fera part de son premier désir à la peau de chagrin, demandant évidemment d’être riche (car qui ne le demanderait pas, n’est-ce pas ?) mais aussi qu’Halima ne vive que pour la servir ! Et petit à petit, à mesure qu’Irina va demander des choses, aussi futiles qu’importantes, la peau de chagrin va se réduire et grignoter la force vitale de la jeune fille. La richesse et l’existence de rêve se transforment alors en cauchemar… d’autant plus que d’autres personnes semblent à la recherche de cet objet de pouvoir !

Gaël Aymon revisite dans ce nouveau roman le mythe créé par Balzac pour en proposer non seulement une réécriture transposée à notre époque, mais en profite aussi pour utiliser la vie de Balzac pour aller plus loin dans l’intrigue et faire de cette peau de chagrin l’objet d’une vaste chasse au trésor à travers les siècles. Et ce côté thriller fonctionne vraiment bien, ajoutant une bonne dose de mystère et de suspense à cette histoire que vous connaissez sans doute déjà si vous avez lu La peau de chagrin. Mais l’essentiel du roman de Balzac est là aussi car, bien sûr, les questions soulevées par la possession de talisman restent les mêmes : quels sont nos désirs ? Que peut-on désirer quand on finit par tout avoir ? Et, bien sûr, la question ultime pour Irina : quel est le sens de la vie ?

Une histoire très captivante, qui nous tient en haleine jusqu’au bout et qui nous interroge sur le sens de la vie, mais aussi et surtout, sur ce que représente cette idée de la richesse dans notre société. Est-ce que tout avoir, être riche, c’est être heureux ? Avoir réussi sa vie ? Est-ce que c’est notre but à atteindre ? Ah, vous ne pensiez pas être soumis à tant de questions et de réflexions avec un thriller à la touche fantastique ? Eh bien vous voilà prévenus ! Et on espère que ça vous donne envie… 😉

Et ta vie m’appartiendra, Gaël Aymon (Nathan)
disponible depuis le 19 mars 2020
9782092591451 – 15,95€
à partir de 13 ans
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« Hanté », la collection qui va hanter tes nuits !

Vous aussi vous avez grandi avec la collection « Chair de poule » ? Vous aussi vous êtes traumatisés des pantins (surtout après avoir vu l’adaptation télé de l’époque) ou n’avez jamais voulu ouvrir le placard sous l’évier ? Alors tremblez, car vos cauchemars sont loin d’être derrière vous ! Avec « Hanté » et ses deux premiers titres, les éditions Casterman ambitionnent de vous foutre une bonne grosse trouille. Et…ça marche : Lisette n’est plus la seule à faire pipi au lit !

La maison sans sommeil

Paul vient de déménager et il a bien du mal à trouver le sommeil dans cette maison qui grince et craque de partout, comme si ça se faufilait jusqu’à lui… Et c’est encore pire quand il s’endort car alors, il se réveille dans la cave et il n’y est pas seul ! Si vous parvenez à lire le prologue sans déglutir, alors votre cœur est suffisamment accroché pour continuer cette histoire qui ne laissera aucun instant de répit dans l’angoisse puis l’horreur. C’est un certain Benoît Malewicz qui signe ce premier titre de la collection et si je vous dis que sous ce pseudo se cache en fait Thibault Vermot, j’imagine que vous ne serez pas surpris si je vous dis aussi que ce roman est abominablement effrayant ? Car si la collection se veut « pour ceux qui n’ont pas peur d’avoir peur », leurs auteurs ne s’interdisent donc rien et, ici, le côté très « graphique » de certaines scènes vous fera peut-être détourner les yeux comme devant un film d’horreur. Mais l’intrigue est maîtrisée, le style efficace et sans concession, et évite toute facilité grâce à un dénouement qui donne peu de réponses et ouvre à l’interprétation…et à continuer de frissonner !

L’amie du sous-sol

Pour le deuxième titre, c’est Rolland Auda qui nous emmène à la rencontre de Letho qui, s’inquiétant de l’absence de sa meilleure amie Alma au collège, décide de se rendre chez elle pour voir si tout va bien. Mais il semble qu’Alma est malade et que, dans la vieille boutique à côté de chez elle où elle se réfugie, se cache un étrange secret… Une ambiance quelque peu différente dans ce texte où la peur se diffuse progressivement et prend un peu plus de temps pour se dévoiler. Rolland Auda joue avec notre angoisse et, subtilement, nous amène jusqu’à un dénouement là aussi surprenant et inattendu. Moins dans l’horreur pure, L’amie du sous-sol effraye de manière un peu plus psychologique même si, comme dans le premier titre, on s’interroge sur la frontière entre le réel et l’imaginaire – ou le cauchemardesque.

Deux manières d’effrayer, mais deux manières de qualité, et on a plutôt hâte de découvrir les prochains titres de cette collection qui offre aux auteurs français un bel espace de créativité horrifique et horrifiante ! Vous laisserez-vous tenter ?

La maison sans sommeil, Benoît Malewicz (Casterman)
collection Hanté
disponible depuis le 4 mars 2020
9782203064553 – 5,95€
à partir de 10 ans
L’amie du sous-sol, Rolland Auda (Casterman)
collection Hanté
disponible depuis le 4 mars 2020
9782203180949 – 5,95€
à partir de 10 ans
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Ogresse – Aylin Manço

Depuis le départ de son père, Hippolyte vit seule avec sa mère qui lui prépare chaque soir de beaux morceaux de viande bien juteux qu’elle a parfois bien du mal à avaler, et qui s’enferme chaque nuit dans la cave. En plus de cela, son meilleur ami d’enfance est de retour cette année dans sa classe, et lui tourne quelque peu la tête ; elle est forcée de parler à la grosse Lola que personne n’aime ; et sa vieille voisine disparaît mystérieusement. Décidément, rien ne va plus dans la vie d’Hippolyte et quand sa mère se jette sur elle pour la mordre, sa vie bascule définitivement…

Bob se régale de mollusques

Si je n’avais pas été complètement séduite par le premier roman d’Aylin Manço (La dernière marée, chez Talents Hauts, j’avais beaucoup aimé le style, moins l’histoire racontée), j’ai été ici saisie par l’atmosphère, l’écriture très charnelle, entre fascination, répulsion et écœurement (on est un peu comme dans le film Grave si vous l’avez vu), et par cette relation étrange entre une mère et sa fille. A la frontière du fantastique, le roman nous embarque surtout dans le récit d’une adolescente qui ne sait plus tellement où elle en est, soumise à ses émotions, ses désirs, ses questionnements, ses peurs, dans une vision de l’adolescence particulièrement juste et actuelle. Un roman très fort, brillant dans sa construction et sa métaphore, une écriture troublante, Aylin Manço est assurément un talent à suivre !

Lisette préfère les grenouilles juteuses

Il faut avoir le cœur bien accroché pour lire Ogresse, sa lecture m’a presque donné envie de devenir pesco-végétarienne. Ce roman contemporain est assez incomparable : roman familial qui parle du tiraillement que l’on peut ressentir en tant qu’enfant divorcé, roman d’une ado mal dans sa peau qui craque pour son meilleur ami d’enfance et en même temps conte macabre. Je dois avouer que les amis de notre héroïne sont à couper le souffle de sincérité et de justesse. L’amitié adolescente comme on s’en souvient : brutale et entière.
L’autrice a une écriture incisive très remarquable. Impossible de lâcher le roman, je l’ai dévoré d’une traite.
Si vous cherchez une lecture sucrée passez votre chemin, par contre si vous avez envie d’une lecture relevée qui vous prendra aux tripes, dévorez ce roman. (Attention, vous aurez peut-être envie après d’une douceur pour vous en en remettre.)

Ogresse, Aylin Manço (Sarbacane)
collection Exprim’
disponible depuis le 5 février 2020
9782377313754 – 16€
à partir de 13 ans
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Si c’est fluo, c’est bio !

Tu le trouves suspect ton étang qui irradie de jaune la nuit ? Ou ta boisson vert fluo 100% recyclée ? Alors t’es peut-être la bonne personne pour résoudre nos deux enquêtes du jour, et faire éclater la vérité sur des entreprises qui font fi des lois environnementales ! Justiciers de l’écologie, c’est à vous !

Des mutants dans l’étang

Après le génial Trafic à la fosse aux griffes, Véronique Cauchy nous propose une nouvelle Enquête graphique, avec cette fois Barroux au dessin. Le principe de la collection est simple : sensibiliser les enfants à l’écologie à travers des romans graphiques policiers. Et là où certains se ratent un peu en étant trop documentaires ou démago, ces enquêtes graphiques sont au contraire une véritable fiction, accompagnée simplement d’une double page documentaire en fin d’ouvrage. Véronique Cauchy réussit à nous embarquer dans une enquête véritablement à hauteur d’enfant et son écriture, qui va à l’essentiel tout en évoquant plein de pistes de réflexion, donne un rythme que la construction sous format bande dessinée complète à merveille. Et donc dans ce 2e titre de la collection, ce sont des vacances en Anjou qui permettent à nos deux héros, un frère et une sœur, de déjouer les méfaits d’une entreprise qui déverse ses déchets toxiques dans un étang. L’enquête est progressive, les différents symptômes de la pollution et de l’empoisonnement qui affectent humains et animaux distillent suspense et indices, et la résolution vient aussi grâce à l’intervention des adultes, parents et autorités compétentes. C’est vraiment très bien fichu (tout comme le 1er titre) et les illustrations de Barroux sont comme toujours un vrai régal ! Une série qui ne prend pas les enfants pour des billes à découvrir absolument !

Des mutants dans l’étang, Véronique Cauchy, illustré par Barroux (Kilowatt)
collection Enquête graphique
disponible depuis le 6 mars 2020
9782917045701 – 16,50€
à partir de 7 ans

La vie en vert fluo

Dans cet album, c’est un jeune trio d’enquêteurs qui ne pourra malheureusement pas compter sur les adultes pour venir à bout de cette usine de recyclage maléfique qui recycle absolument tout pour en faire des emballages, du compost et…des boissons ! Vous avez dit « beurk » ? Eh bien pareil pour nos jeunes héros qui vont découvrir que ce recyclage intégral, s’il paraît plutôt positif sur le papier, est en fait un véritable danger et que, bientôt, les adultes sont tous lobotomisés par leur « café vert » ou « vin composté » ! Ainsi les enfants et leur ingéniosité vont-ils être au cœur de cette enquête périlleuse qui va aussi les amener à un retour à la nature, jusqu’à ce que le problème soit résolu grâce à leur brillant stratagème. Le texte de Coline Pierré, fantasque et un peu dingo, nous emporte de l’insouciance d’une bande de copains à la lente et quelque peu terrifiante compréhension que tout ne tourne pas rond. Les illustrations hyper colorées de Gilles Freluche, dans un style graphique très vivant et expressif, offrent aussi de beaux moments de créativité et de fantastique digne des meilleurs films de monstres ! Un album qui ne manque pas d’humour et fait surtout la part belle au pouvoir de l’action collective !

La vie en vert fluo, Coline Pierré, illustré par Gilles Freluche (Mango)
disponible depuis le 10 janvier 2020
9782317022692 – 14,50€
à partir de 6 ans
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D’un grand loup rouge – Mathias Friman

Dernier représentant de sa meute chassée de son territoire par les hommes, un loup rouge s’engage dans un long et rude voyage dans l’espoir de trouver une nouvelle famille. Une nuit, il rencontre une meute de loups aux yeux luisants. Méfiants, ils refusent de l’accepter à cause de sa couleur trop voyante, mais grâce au chef de meute, qui décide de l’accueillir, le loup rouge découvre que ses nouveaux compagnons sont eux aussi issus de loups qui ont fui…

Après nous avoir régalés avec son trait d’une incroyable finesse et si reconnaissable tout en explorant la chaîne alimentaire dans Une petite mouche bleue puis l’incroyable destin D’une petite graine verte, Mathias Friman nous émerveille à nouveau dans cet album sur la migration. Une migration qui n’est pas naturelle, et qui sort ainsi du travail presque documentaire des précédents titres, mais qui est induite par l’action de l’homme sur le territoire d’une meute de loups. A travers le destin terrible de ce loup rouge, qui voit sa forêt dévastée, ses congénères abattus (une illustration extrêmement forte) et sa survie menacée s’il ne se décide pas à fuir pour trouver de plus verts pâturages ailleurs, on ne peut évidemment pas s’empêcher de penser à ce que vivent certaines populations humaines. Après un long voyage, le loup rouge rencontre une meute qui se montre tout d’abord méfiante et rétive à son entrée dans le groupe, car il n’est pas comme eux. Il faudra toute la bienveillance et l’intelligence d’un chef pour que le loup rouge trouve une nouvelle famille. Une famille composée elle aussi de loups – de toutes les couleurs – qui ont dû migrer à un moment donné de leur vie. Car ce que Mathias Friman nous rappelle ici, c’est que nous sommes tous issus de mouvements migratoires, qu’ils datent de plusieurs siècles ou de quelques années.

Dans ce format à l’italienne qu’on lui connait si bien, avec cette découpe sur la couverture qui laisse apercevoir ce superbe loup rouge, et ce gris métallisé qui nous attire aussitôt, c’est encore une fois le trait magnifiquement fin et réaliste qui nous subjugue. Ce rouge orangé vif qui se détache et ces scènes de nuit magnétiques, un texte poétique et sensible, Mathias Friman nous démontre encore une fois tout son talent. Un album sublime et indispensable !

D’un grand loup rouge, Mathias Friman (Les Fourmis Rouges)
disponible depuis le 19 mars 2020
9782369021186 – 14,50€
à partir de 4 ans
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Je te plumerai la tête – Claire Mazard

Lilou voue une admiration sans borne à son père, le père idéal, charmant, drôle, parfait, toujours là pour elle et qui lui montre son affection et son attention à chaque moment de sa vie. Et depuis que sa mère est hospitalisée, le duo père/fille est plus soudé que jamais, même si cela signifie pour Lilou de ne jamais rendre visite à sa mère, de ne pas penser à elle alors qu’elle est en phase terminale… Il faudra que ses amis lui fassent quelques remarques innocentes pour que Lilou réalise peu à peu dans quel monde elle vit…

En 500 pages hyper prenantes et qu’on ne voit pas défiler, Claire Mazard nous offre un thriller psychologique d’une grande efficacité et, surtout, plutôt effrayant ! Évidemment, c’est très chouette d’avoir une belle relation avec son père, qu’il vous montre plein d’attention, qu’il soit tout le temps disponible pour venir vous chercher à la sortie du lycée, qu’il ait toujours un super cadeau à vous offrir et qu’il soit toujours de bon conseil car, bien sûr, il a toujours raison, il est drôle, charmeur et charmant, plein de réussite, tout le monde au village le dit et quel courage il a avec sa femme très malade… Vous l’aurez peut-être compris, il est question ici de la perversion narcissique et comment un père entretient une emprise toxique sur sa fille. Mais aussi de comment une adolescente, complètement subjuguée et envoûtée par la perfection de son papa, va peu à peu prendre conscience que ce n’est peut-être pas tout à fait « normal » comme situation et comme relation. Et le chemin va être très long car Lilou n’est pas prête à accepter que toute sa vie n’ait été qu’un mensonge, que son père n’est pas sincère et qu’il l’a sans doute privée d’un véritable amour parental. La particularité de cette manipulation, c’est que Lilou va sans cesse trouver des excuses à son père, imaginer que tout n’est que méprise, que son père l’aime vraiment trop pour lui faire ça… En dépit de l’aide de ses meilleurs amis, de ce garçon qui n’a d’yeux que pour elle et de cette tante avec qui elle renoue – difficilement – ouvrir les yeux sera très compliqué, car cela ferait s’effondrer son monde et la plongerait dans la plus grande des détresses…

Le style est simple mais efficace : Claire Mazard est avant tout dans l’écriture de l’émotion, avec un récit conçu comme un journal intime – exercice qui est d’ailleurs conseillé à Lilou à un moment donné. C’est très bien fait, tout en tension, et le roman aborde un sujet finalement assez peu traité en littérature jeunesse, celui de la manipulation psychologique au sein de la famille. Un roman indispensable !

Je te plumerai la tête, Claire Mazard (Syros)
disponible depuis le 6 février 2020
9782748526783 – 17,95€
à partir de 13 ans
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L’arrivée des capybaras – Alfredo Soderguit

Au poulailler, la vie est tranquille. Chacun sait ce qu’il a à faire et tout va pour le mieux. Jusqu’au jour où arrivent de la rivière les capybaras, de gros rongeurs qui cherchent refuge alors que la saison de chasse vient de s’ouvrir. Si les poules acceptent de les accueillir à côté de leur poulailler, c’est sous certaines conditions et la plus importante est de rester à distance ! Il faudra que le danger menace l’un des habitants du poulailler pour que les capybaras ne soient pas considérés comme une menace…

La peur de l’étranger, la recherche d’un refuge par temps troublé, l’entraide et le partage, l’ouverture à l’autre, l’union face à un plus grand danger et la liberté : des thèmes souvent abordés en littérature jeunesse qui trouvent dans cet album une résonnance encore plus grande. Grâce à un texte simple et dépouillé, Alfredo Soderguit nous offre une histoire à lire aussi dans ses illustrations, qui apportent une lecture plus subtile, à la fois drôle et décalée. Le texte est même parfois inexistant, laissant toute la narration au soin de l’image, suffisante, jusqu’à cette chute malicieuse qui nous promet de tout recommencer.

Une histoire très forte, à la fois amusante et actuelle, servie surtout par de magnifiques illustrations au trait précis et à la palette de couleur restreinte : brun, noir et un peu de rouille. Alfredo Soderguit donne une expressivité folle à ces animaux inquiets ou terrifiés, qui nous les rendent aussi attachants qu’un peu risibles. Mais tout est juste dans cette manière de montrer l’arrivée de ces drôles d’étrangers, l’apprivoisement de l’autre ou les différentes chutes pour chaque personnage de l’histoire. Une très belle fable animalière pour évoquer le vivre ensemble, et un vrai coup de cœur graphique.

L’arrivée des capybaras, Alfredo Soderguit, traduit par Michèle Moreau (Didier jeunesse)
disponible depuis le 19 février 2020
9782278097821 – 13,90€
à partir de 4 ans
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Filles de la Walïlü – Cécile Roumiguière

Sur la presqu’île de Iurföll, ce sont les femmes qui gouvernent, qui exercent tous les métiers et qui sont libres de choisir leurs amours, alors que les hommes partent en mer, à la pêche. Dans cette société matriarcale très sereine, Albaan se languit de son père qui lui raconte les histoires de la Walïlü, une créature mystérieuse qui la fascine. Mais bientôt, la vie joyeuse de la presqu’île se fissure quand une femme au visage ravagé s’installe et répand des rumeurs de malédiction sur Albaan et sa famille…

La sublime couverture réalisée par Joanna Concejo retranscrit parfaitement l’ambiance singulière du nouveau roman de Cécile Roumiguière : un univers entre le sel de l’eau et les bruits froissés ou inquiétants de la forêt, teinté d’une magie que l’on devine dans ce paysage aussi beau que mystérieux. Si la presqu’île de Iurföll est une invention, le roman s’inscrit pourtant dans notre monde actuel, et vient piocher dans des sociétés de femmes existantes de par le monde pour créer celle dans laquelle vit et grandit Albaan. Une société matriarcale absolument passionnante, coincée entre ses traditions tenaces et sa volonté de modernité, qui met hommes et femmes sur le même pied d’égalité mais qui se construit, il est vrai, sur la femme, la seule présente sur la terre ferme tandis que les hommes partent pêcher sur de longues durées. Et malgré la relative tranquillité dans laquelle vit tout ce petit monde, l’arrivée d’une femme étrange va bouleverser toute la communauté pourtant très soudée.

Cécile Roumiguière nous subjugue par son écriture envoûtante, dépaysante, poétique et délicate, qui nous plonge dans un univers à la lisière du fantastique et nous fait rencontrer des personnages remarquablement construits, intrigants et inoubliables. Vous vous en doutez, le roman est profondément féministe et aborde ainsi de nombreuses questions sur le rapport au corps, sur la sexualité, mais il est également l’écho de bien d’autres questionnements, plus écologiques ou éthiques. Mais c’est aussi et surtout le récit d’une vengeance, d’une famille, de l’intime et du parcours d’une jeune fille alors qu’elle grandit. Un roman ambitieux, magique, qui nous enchante comme un conte et nous passionne comme un magnifique récit de vie. L’un des plus beaux romans de cette rentrée d’hiver. ❤

Filles de la Walïlü, Cécile Roumiguière (L’école des loisirs)
collection Médium +
disponible depuis le 5 février 2020
9782211305297 – 15,50€
à partir de 13 ans
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Demandez-leur la lune – Isabelle Pandazopoulos

Lilou, Samantha et Bastien sont en échec scolaire et ne passeront pas en seconde générale. Farouk est un jeune turc qui apprend le français dans l’attente de son audition pour avoir le droit de rester en France. Tous les quatre vont rejoindre le cours d’Agathe Fortin, une prof de français pas comme les autres qui leur propose de participer à un concours d’éloquence. Pour la première fois, la voix de ces quatre jeunes a une importance pour quelqu’un.

Après La décision et Trois filles en colère, Isabelle Pandazopoulos nous offre à nouveau un roman fort et riche en émotions. Nous sommes ici dans une campagne perdue, zone blanche autant pour Internet que pour les chances de poursuivre ses rêves pour des jeunes à qui rien ne semble possible. Lilou est effacée, sa famille et elle rongées par les actions d’un frère qui planent au-dessus d’eux ; Samantha doit composer avec une mère bipolaire qui projette ses rêves sur elle et l’aime pourtant d’un amour inconditionnel ; Bastien est quant à lui contraint de suivre les traces de son père, en dépit de ses propres envies ; et Farouk a fui la Turquie en laissant sa famille seule suite à l’arrestation de son père, et attend le jour de l’audience qui décidera de son droit ou non à résider sur le territoire français. Quatre jeunes qu’une jeune prof de français aux méthodes non orthodoxes doit remettre sur les rails de l’école, quitte à ne pas être spécialement soutenue par cette dernière… Car on lui demande de faire en sorte que ces gosses rentrent dans le moule, pas qu’ils fassent des exercices bizarres et pas dans les programmes.

Mais si Agathe Fortin est loin de ressembler aux autres profs et que ses méthodes sont sources de frictions pour les quatre élèves, elles vont pourtant révéler chacun d’entre eux. Et leur permettre de pouvoir enfin s’exprimer : la colère, les doutes, les espoirs, les problèmes et même l’amour ! Ça balbutie, au début, ça se heurte ou ça ne se comprend pas mais bientôt, les mots prennent le pas, la parole se libère et, surtout, le lien se resserre. Isabelle Pandazopoulos tisse un formidable roman, d’une grande justesse, entre cri d’espoir et bombe d’émotions (on est parfois vraiment pris à la gorge tant les personnages nous touchent et nous accompagnent). Un roman vibrant, qui donne de la voix à ceux qui pensent la leur inaudible, et qui leur offre une personne pour les écouter, pour les entendre, et pour les faire entendre. A mettre entre toutes les mains !

Demandez-leur la lune, Isabelle Pandazopoulos (Gallimard Jeunesse)
collection Scripto
disponible depuis le 16 janvier 2020
9782075137287 – 12,90€
à partir de 13 ans
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Tracer – Guillaume Nail

Emjie a perdu ses parents dans un accident de voiture et vit désormais avec son oncle. Malgré l’amitié un peu folle de sa meilleure amie Nitsa et l’histoire d’amour naissante avec le nouveau, Walter, la jeune fille est incapable de faire son deuil, la tristesse prenant toute la place. Et puis, après avoir vu une émission de télé relatant le pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle, Emjie décide de partir et de tracer, seule, sa route…

Seule ? Pas tout à fait. Car cette randonnée de l’Alsace vers l’Aubrac ne se passe pas vraiment comme prévu… D’abord, il y a Nitsa qui s’incruste, avec son babillage incessant, ses chansons de Madonna et sa folle dinguerie. L’envie de solitude en prend un coup ! Et ça, c’est sans compter les imprévus et les rencontres qui foutent en l’air un itinéraire savamment préparé, les disputes et les soirées où on oublie tout…bref, la vie ! Car le cheminement d’Emjie sur la route de Compostelle n’a absolument rien de religieux ou de spirituel mais est bien celui de la reconstruction de soi, de la résilience. Et lorsque la jeune fille se retrouve enfin seule sur les chemins du GR, c’est enfin l’occasion de se confronter à elle-même, d’apprivoiser sa peine, d’accepter la perte.

En dépit de la gravité du sujet, le roman n’a rien de plombant, et ne tombe jamais dans le pathos ! Tracer est au contraire un roman lumineux, porté par une héroïne certes aux prises avec des émotions difficiles et compliquées, mais démontrant surtout une force et une volonté qui vont la porter jusqu’au bout de son projet, et de sa recherche d’un peu de bonheur perdu. Le ton est donné : simple, direct, à fleur de peau. Si Guillaume Nail réussit à évoquer la douleur de la perte avec autant de sensibilité que de rudesse, il parvient également à nous offrir des scènes très drôles autant que de jolis instants de grâce à travers des rencontres humaines que l’on n’oublie pas. Le chemin d’Emjie est parfois semé d’embûches, mais il est toujours porté par l’espoir, par l’objectif qu’elle s’est fixé, et par la volonté de parvenir à se sentir à nouveau vivante.

Tracer, Guillaume Nail (Le Rouergue)
collection DoAdo
disponible depuis le 5 février 2020
9782812619212 – 13,50€
à partir de 13 ans