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Le jour où je suis mort, et les suivants – Sandrine Beau

Lenny, Saphir, Biscotte et Esteban sont quatre garçons en prise avec un mal-être qu’ils tentent de dissimuler, de cacher à leur entourage ou au contraire de dire, d’exprimer, bien que personne ne semble comprendre. Tous les quatre sont, ou ont été, victimes de violences sexuelles.

Il y a quelques années, Sandrine Beau traitait déjà avec beaucoup de justesse le sujet des regards, des paroles ou des gestes déplacés d’un adulte sur une jeune adolescente dans La porte de la salle de bain. Dans ce nouveau roman, elle réussit encore une fois à se faire la voix de ces quatre garçons abusés dans leur enfance ou leur adolescence par des adultes. Lecture difficile et bouleversante par son sujet, d’autant plus avec le premier chapitre qui nous fait découvrir Lenny et ses tentatives de mettre fin à ses jours, chaque protagoniste va nous livrer son histoire à travers leur infinie détresse, leur honte, leur dégoût de soi, leur incompréhension ou leur haine, et, pour certains, leur résilience. Roman à quatre voix, tout ne nous est pas raconté de la même manière, parfois en « je », une autre fois sous forme de journal intime, ou encore par l’un des garçons devenu adulte, permettant ainsi d’écouter chacun à son propre rythme, nous révélant quand il le souhaite, quand il se sent prêt, ce qui lui est arrivé. Une libération de la parole qui trouvera tout son sens lors d’une salutaire journée de lycée.

« Ça n’arrive pas aux garçons ce genre de choses ». Sujet tabou qui persiste, à cause de ce que la société attend encore et toujours d’un garçon, Sandrine Beau montre l’emprise, l’abus de pouvoir, que ces adultes – souvent des proches – ont sur ces jeunes, rendant la dénonciation encore plus difficile. Et jamais, jamais, Sandrine Beau ne tombe dans le pathos ou le glauque. Elle nous rend les émotions, les cheminements de pensée, les vérités de chacun, avec subtilité et finesse. Elles n’en sont pas moins graves ou poignantes pour autant, mais on peut véritablement saluer l’intelligence de l’écriture et du scénario. Un roman court, tout en tension, qu’on lit d’un seul souffle. Percutant, sensible et assurément indispensable.

Le jour où je suis mort, et les suivants, Sandrine Beau (Alice jeunesse)
collection Tertio
disponible depuis le 8 octobre 2020
9782874264368 – 120€
à partir de 13 ans
Son
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Toucher du doigt ses rêves

Un roman et une pièce de théâtre qui commencent de la même manière : un recruteur européen à la recherche des talents de demain dans des pays d’Afrique…et des garçons qui n’ont qu’un seul rêve en tête : jouer avec les plus grands ! Y parviendront-ils ?

Trois minutes de temps additionnel – Sylvain Levey

Kouam et Mafany ont quatorze ans, vivent en Guinée et passent leur temps à jouer au football. Ils rêvent de fouler un jour les pelouses sous le maillot de Manchester United. Et un jour, la chance leur sourit : une femme anglaise les recrute pour intégrer le petit club de Bradford, une première étape avant d’espérer plus grand. Malheureusement, l’arrivée en Angleterre n’est pas aussi géniale qu’ils le pensaient : il pleut tout le temps, la bouffe ne ressemble en rien à celle de leurs mères, ils se blessent, jouent mal… Et entendent des cris de singe dans le public chaque fois qu’ils sont sur la pelouse.

Si l’on découvre dans cette pièce les travers du football : le racisme d’une certaine catégorie de supporters, l’exploitation de jeunes rêveurs en quête de gloire et la marchandise qu’ils représentent – qu’ils se révèlent de vrais talents ou des déceptions, c’est surtout et avant tout un magnifique texte sur la force de l’amitié, sur la poursuite de ses rêves en dépit des embûches. Kouam et Mafany ne seront peut-être pas vos nouvelles idoles du foot mais leur parcours n’en seront pas moins satisfaisants pour eux et pour nous lecteurs. Une pièce sensible et pleine d’espoir, racontée dans une forme narrative qui apporte beaucoup de dynamisme, à lire pile-poil pendant la mi-temps. Une magnifique lettre de Sylvain Levey à son lecteur footballeur ou footballeuse conclut le livre, rappelant que le sport et la littérature ne sont jamais incompatibles.

Trois minutes de temps additionnel, Sylvain Levey (éditions Théâtrales)
collection Théâtrales Jeunesse
disponible depuis le 25 juin 2020
9782842608279 – 8€
à partir de 13 ans

ABC… – Antonio Da Silva

Jomo découvre le basketball un peu par hasard, dans son quartier pauvre de Bamako, au Mali, et en devient complètement accro ! La chance lui sourit le jour où Richard, dénicheur de talent, lui propose de s’envoler pour la France et de rejoindre l’Academy, le centre de formation créé par Tony Parker, son idole. Dès son arrivée, son talent est indéniable et son avenir sera certainement brillant ! Mais pour aller plus loin dans sa carrière, Jomo va devoir accepter de se faire aider : il ne sait pas lire. Il intègre alors un cours d’alphabétisation, qui lui permettra de s’épanouir et de rencontrer la jolie Rosa-Rose…

Le monde du basket semble un peu moins gris que celui du football dans ce roman où les adultes sont ici bien plus bienveillants que dans l’histoire de Kouam et Mafany. Jomo rencontrera même Tony Parker lui-même, véritable figure d’espoir pour le garçon ! Très vite, pourtant, le basket laisse la place à la rencontre de Jomo avec Rosa, la fille de sa prof d’alphabétisation et, non seulement le garçon va sans doute pouvoir réaliser son rêve mais aussi trouver l’amour… Un véritable parcours initiatique pour cet adolescent qui découvre une toute nouvelle vie en France. Un roman court et pourtant très dense, abordant beaucoup de sujets mais surtout marqué par un véritable sens de la surprise ! Antonio Da Silva l’avait déjà montré dans son précédent roman, Sortie 32b (dans un tout autre genre), mais il parvient à nous toucher en plein cœur avec le destin qui attend Jomo. Un roman bouleversant et, pourtant, plein d’espoir lui aussi.

ABC…, Antonio Da Silva (Le Rouergue)
collection DoAdo
disponible depuis le 2 septembre 2020
9782812620829 – 12,80€
à partir de 13 ans
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La Capucine – Marie Desplechin

Louise, 13 ans, a été confiée à un maraîcher de Bobigny. C’est une fille costaude qui aime le travail de la terre, voir les légumes pousser et les vendre dans le ventre de Paris, aux Halles. Si son patron ne la battait pas et si elle était justement payée, Louise serait restée. Mais le jour où vient la raclée injustifiée de trop, elle décide de partir. Direction Paris où travaille sa mère en tant que domestique, et son indéfectible protectrice, Bernadette, génie de la cuisine et de la voyance réunis. Sauf qu’à 13 ans, même si on rêve de liberté, encore faut-il gagner sa vie ?

Avec La Capucine, Marie Desplechin renoue avec le roman historique : elle boucle ainsi une trilogie intitulée « Les filles du siècle », initiée avec Satin grenadine et Séraphine, dont les thèmes principaux sont le XIXe et l’émancipation des femmes. Trois femmes déterminées qui disent non à leur destin tout tracé. (Les trois romans sont à lire !)

Louise est un personnage d’adolescente, encore une fois chez Marie Desplechin, très attachante avec un caractère fort, qui vous rappellera peut-être le journal culte d’Aurore. On retrouve le don de cette autrice pour nous peindre des héroïnes incroyables. Louise est tellement vivante que l’on aurait aimé qu’elle soit inspirée d’une personne réelle. Elle est une fille simple, amoureuse de la terre, qui a le don de nous faire sourire à chaque page avec son franc-parler, son authenticité et son courage.

Ce roman nous permet une incursion dans un Paris tourné vers le spiritisme, on y croisera Alexandre Dumas, des socialistes, des péniches et même Victor Hugo sous les traits de Bernadette (car celle-ci est possédée par l’âme de cet auteur), ce qui vaut des passages farfelus inoubliables !

À Paris, même quand on n’a rien à faire, je crois qu’on ne s’ennuie jamais.

On retrouve dans ce roman la plume formidable de Marie Desplechin. Le rythme est maîtrisé, rien n’est en trop ou pas assez. Il est tentant d’imaginer que des adolescentes comme Louise ont existé et existent encore à notre époque… des femmes déterminées à ne pas se laisser imposer le destin qui leur est tracé.

La Capucine, Marie Desplechin (l’école des loisirs)
disponible depuis le 28 octobre 2020
collection Médium+
9782017108443 – 18€
à partir de 11 ans
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Frida Kahlo : non à la fatalité – Elsa Solal

Brisée, corsetée dans le plâtre et l’acier, paralysée, amputée, Frida Kahlo a souffert toute sa vie. Cette artiste mexicaine dont le visage est connu dans le monde entier est devenue une icône féministe, le symbole de l’artiste, de la liberté amoureuse mais aussi du courage. Dans ce court texte, Elsa Solal nous peint le combat acharné que cette artiste hors du commun a mené contre la souffrance et le handicap, sans jamais cessé de peindre ni d’aimer.

La mort a toujours talonné Frida, à 6 ans elle contracta la poliomyélite. Malgré les “Frida la boiteuse” et autres quolibets, elle décide de se battre, de poursuivre ses études (elle veut devenir médecin) et de croquer la vie à pleines dents. Viendra l’accident de bus célèbre qui la cloua au lit. Colonne vertébrale et bassin brisés, cette acharnée, avec l’aide de sa famille, transforma son lit en atelier d’artiste et installa un miroir au-dessus de son lit afin de faire des autoportraits. Frida renaîtra artiste.

« Très tôt une décision intérieure s’est forgée, elle ne se laissera pas rompre par l’adversité. Nulle fatalité ne viendra à bout de sa détermination à vivre comme les autres malgré sa situation, maladie, handicap, polio. Mais cela exige une sorte de discipline, inflexible, de force hors du commun. Les regrets, la rancoeur, elle les chasse vite comme les moustiques à coups de journal ou de savate. Funambule au-dessus du vide, elle ne peut se permettre trop d’écarts d’âme. »

Elsa Solal nous offre un portrait courageux et optimiste, avec un style poétique et flamboyant, elle nous fait entendre les pensées et même l’humour de Frida ! Ce court texte se focalise essentiellement sur le chemin qu’a fait l’artiste sur sa relation à son corps, mais nous parcourons également sa relation avec sa famille et son grand amour avec l’ogre Diego Rivera. Nous sommes loin d’une biographie traditionnelle, pour les aficionado de Frida Khalo, qui souhaitent la découvrir en images, le célèbre film Frida réalisé par Julie Taymor avec Salma Hayek est à voir – mais ce texte vient apporter une nouvelle perspective à ce parcours de vie.

L’autrice avait envie de porter un message d’espoir, de raconter à tous comment on peut surmonter la douleur physique, la maladie ou le handicap. Qui mieux que la grande artiste mexicaine pouvait incarner le miracle de la vie ? Frida Kahlo est une icône qui incarne la résilience, la force, le féminisme et également le désir de vivre. Ce merveilleux récit, nous fait entendre le rire et la joie de l’artiste qui combat la fatalité du handicap avec panache ! ❤️ Frida Kahlo

Frida Kahlo : non à la fatalité, Elsa Solal (Actes Sud Junior)
collection Ceux qui ont dit non
disponible depuis le 14 octobre 2020
9782330137304 – 9€
à partir de 12ans
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Le cri du homard – Guillaume Nail

Aurore doit repasser son bac et travailler tout l’été à la charcuterie familiale de Montaubourg – un petit village perdu de Normandie. Mais les vacances vont prendre un tournant inattendu car Aurore et ses amies vont faire un pari : embrasser le bel inconnu qu’elles ont croisé lors d’une virée en voiture. Sauf que ce charismatique garçon est Archambault, il travaille à la conserverie de la ville ennemie, entreprise tenue par la sœur du père d’Aurore avec qui il a coupé les ponts. Pari pimenté donc ! Sauf qu’Aurore va réussir à se faire embaucher en douce, sans le dire à son père. Elle va participer avec Archambault au lancement d’un important projet d’agrandissement de l’usine : un élevage expansif de homards. Certes, ce projet s’annonce créateur d’emplois mais il va également noyer le littoral sous le béton. Prise entre son ambition, ses sentiments pour Archie et ses amies, Aurore va pourtant choisir son camp, celui du changement. Mais le doute s’immisce, le progrès est-il forcément à ce prix ?

Le cri du homard est l’un des premiers titres de la nouvelle collection #onestprêt qui souhaite aborder la question de l’urgence climatique à travers des récits inspirants, en collaboration avec le mouvement On est prêt. Celui-ci, lancé en 2018, rassemble des experts, des artistes, des créateurs web pour sensibiliser et mobiliser le large public sur des questions de société et d’environnement.

Avant d’être un texte qui souhaite éveiller à la sensibilité écologique, Guillaume Nail nous offre une histoire. Lors de notre lecture, nous sommes embarqués avec l’héroïne dans sa relation amoureuse avec Archie, sa rébellion contre sa famille et son ambition pour une autre vie possible. Aurore est une adolescente qui dès le départ déteste son village paumé et n’a qu’une crainte : ne pas réussir à s’échapper de cette vie. Son travail dans la conserverie est pour elle un premier acte vers un changement de vie !

A travers son style direct, franc, l’auteur réussi à parler aux adolescents. Il injecte à merveille à Aurore (et à ses amis) un côté rebelle et ambitieux et en même temps une conscience sensible. L’entourage de notre héroïne vient la bousculer, plus d’une fois, et on sent une dualité profonde chez Aurore. Certes, elle travaille dans une ville ennemie et l’animosité entre Montaubourg et La Rocque est digne d’une romance à la Shakespeare ! C’est un réel combat pour elle de trouver sa place.

Ce roman agrémenté d’une partie « pour aller plus loin » permettra aux lecteurs curieux et motivés de se renseigner davantage sur la protection de l’océan ou encore la lutte contre l’artificialisation des littoraux. Aurore nous montre qu’il est possible d’ouvrir les yeux sur ce qui se joue mais surtout qu’il faut influer sur les sphères décisionnelles. Il est bien de se responsabiliser au niveau de notre consommation mais le véritable enjeu dépasse la dimension individuelle. Un roman qui va apporter de quoi nourrir le débat écologique !

Le cri du homard, Guillaume Nail (Glénat)
collection #onestprêt
disponible depuis le 14 octobre 2020
9782344042786 – 13,90€
à partir de 13 ans
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La rentrée catastrophique de Romane Lux, t.1 – Sylvain Zorzin et Moricio

Romane panique complètement ! Sa rentrée en CM1 ne se passe pas du tout mais alors pas du tout comme prévu ! Son maître d’école, qui était connu pour être sévère, a décidé de faire régner la paix cosmique dans sa classe de manière très originale… (pour ne pas dire catastrophique !). Son père frise l’arrêt cardiaque à chaque croisement car il a toujours peur que quelque chose lui arrive. Sa petite soeur continuer de faire toujours tout comme elle et le plus beau garçon de l’école, Kédon, lui fait un peu beaucoup d’effet.

Cette série graphique, entre roman et BD, nous plonge dans le quotidien loufoque de Romane qui a une famille pas toujours commode et surtout un instituteur qui débloque carrément… Romane aurait aimé une rentrée classique mais c’est sans compter sur toute une ribambelle de personnages improbables. Il faut avouer que le personnage du maître d’école est très caricatural et va, par exemple, superposer les chaises et les tables de la classe pour diffuser des bonnes énergies. Les mésaventures modernes de Romane ressemblent à une rédaction scolaire, dans le sens où les histoires sont invraisemblables et s’enchaînent très rapidement à la manière de gags.

Le travail de l’illustration sur ce roman est particulièrement réussi pour un jeune public. Toutes les pages du roman sont illustrées et chaque dessin vient renforcer l’humour de manière dynamique et loufoque. Ce roman s’adressera plutôt pour des lecteurs « qui n’aiment pas lire » et qui pourraient prendre plaisir à découvrir Romane, une héroïne très cartoon !

La rentrée catastrophique de Romane Lux, t.1, Sylvain Zorzin, illustré par Moricio (Bayard Jeunesse)
disponible depuis le 26 août
9791036311246 – 12,90€
à partir de 9 ans
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Gorilla Girl – Anne Schmauch

Léone est une pile électrique punk de 21 ans. Sa mère pense qu’elle va droit dans le mur avec ses conneries – en même temps, sa mère est flic… mais il ne faut pas que cela se sache ! En effet, quand on fait partie d’un groupe de filles punk qui s’appelle les Juicy Pussy, que l’on fait des graffitis anarchistes dans Paris et que l’on participe à des émeutes… Avoir une famille dans les forces de l’ordre, c’est la honte ! Surtout quand on devient raide dingue d’un squatteur qui a des activités très louches…

Lisette a envie d’avoir une crête et une couche-culotte fluo

Ce roman n’est pas qu’une comédie romantique punk ! (Même si je tiens à souligner la maîtrise du premier chapitre qui est digne des meilleurs quiproquo théâtral). Gorilla Girl aborde des questions très profondes comme la résilience face aux traumatises, le rôle des forces de l’ordre et l’intégrité, le tout dans un style enjoué et décoiffant. L’autrice déploie une écriture punk bien frappée qui entremêle paroles de chansons revisitées des Juicy Pussy pour faire la chronique d’une génération en colère mais tellement optimiste ! La qualité de l’écriture est au rendez-vous et les 370 pages du roman se lisent en un souffle. Anne Schmauch utilise un phrasé très parlé, brut, sauvage, qui correspond à la pugnacité de son héroïne qui ne veut faire aucune concession dans sa vie.

Leone est une héroïne féminine et combative qui m’a réellement embarquée dans ses combats et ses mésaventures amoureuses. Elle frappe (souvent) et fonce tête baissée dans le danger pour protéger ceux qu’elle aime ou pour se battre contre l’injustice. Tous les personnages secondaires sont atypiques. Les amis de Leone sont très attachants et les rencontres qu’elle va faire au fil du roman nous montrent des personnages sans demi-mesure. Elle va notamment se retrouver à vivre dans un squat d’intellectuels avec des grenouilles qui produisent du LSD ! Vous l’aurez compris, c’est un titre original où les marginaux font ce qu’ils peuvent pour survivre, nécessité faisant foi.

Bob tague des morses dans tout Paris

Après l’excellent La sauvageonne, Anne Schmauch continue de nous proposer des portraits de filles badass, pleines de rêves et de convictions. Léone nous est tout de suite attachante, notamment grâce à cette scène d’exposition hilarante dont parle Lisette qui donne le ton du roman. Drôle, punchy (dans tous les sens du terme), engagé, percutant, vivace, Gorilla Girl c’est tout ça à la fois tout en étant une véritable comédie romantique qui nous tient en haleine jusqu’au bout. Parce que oui, Bob a adoré cette histoire d’amour qui démarre par une bonne beigne et semble compromise avant même d’avoir commencée. Mais le talent d’Anne Schmauch, c’est de nous embarquer dans une histoire complètement dingue et survoltée, sans aucun temps mort, qui écorche un peu tout le monde au passage, mais sans jamais être complètement sombre. Pourtant, vu les sujets cités par Lisette, il y avait de quoi ! Une intrigue parfaitement maîtrisée, une galerie de personnages exceptionnels, une écriture vive, Gorilla Girl c’est cette excitation qui te prend quand le concert est sur le point de commencer, le crépitement que tu sens dans tes veines avant un moment exceptionnel. Bref, c’est une bonne droite qui te fait voir les étoiles.

Gorilla Girl, Anne Schmauch (Sarbacane)
collection Exprim’
disponible depuis le 7 octobre 2020
9782377314690 – 16€
à partir de 13 ans
Son
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Après l’apocalypse

Nos deux romans du jour explorent le genre du post-apocalyptique, soit ce qui se passe après que le monde se soit effondré suite à une catastrophe de grande ampleur. Si les causes et les conséquences ne sont pas les mêmes, tous les deux sont en revanche diablement efficaces ! ☢

RC 2722 – David Moitet

Oliver a grandi dans un abri souterrain après le grand effondrement qui a vu la disparition de l’humanité. Un jour, alors qu’il doit effectuer une maintenance dans l’un des niveaux les plus dangereux de l’abri, il découvre des traces de pas laissant à penser que quelqu’un est sorti… Comment est-ce possible alors que la surface est irrespirable et radioactive ? Oliver n’est clairement pas au bout de ses surprises, surtout quand son père décède mystérieusement et que son frère est condamné à l’exil…

David Moitet imagine un effondrement causé par la sècheresse, le réchauffement climatique qui voit les paysages français changer radicalement et se transformer en déserts. Jusqu’à ce que les populations, manquant d’eau, soient contraintes de trouver refuge ailleurs… Une épidémie – tiens donc ! – et la misère plus tard, seuls quelques privilégiés pourront avoir une place dans ces abris souterrains… La quête de vérité d’Oliver nous dévoilera à la fois le passé de cette France qui connaîtra les réfugiés climatiques et ce qui se passe réellement à la surface. Le scénario est assez classique mais, comme toujours avec David Moitet, le rythme est bien dosé, efficace, la lecture fluide et on s’attache immédiatement à ses personnages. Seul le « méchant » est sans doute découvert trop tard pour avoir un retournement crédible, mais Oliver et Tché, que je vous laisse découvrir, forment un duo explosif ! Un roman entre Fallout et Mad Max qui nous tient en haleine jusqu’au bout !

RC 2722, David Moitet (Didier Jeunesse)
disponible depuis le 23 septembre 2020
9782278098392 – 15,90€
à partir de 13 ans

Bpocalypse – Ariel Holzl

Samsara est une lycéenne et vit à Concordia, où tout un tas de dangers l’attendent à tous les coins de rue : fantômes, animaux mutants et autres joyeusetés laissées par l’Apocalypse huit ans plus tôt. Mais avec sa batte de base-ball et ses talismans, la route vers le lycée est habituellement plutôt calme. Alors que cette rentrée avec ses amis Danny et Yvette les verra choisir un stage, une nouvelle les secoue : la ville lève la quarantaine de l’ancien parc public où vivent des mutants qui arrivent justement dans leur classe !

Autre ambiance avec Ariel Holzl qui nous offre un décor et des créatures dignes de films d’horreur. Ici, l’apocalypse c’est une comète qui s’est écrasée sur la Terre, apportant avec elle des contaminations et mutations qui se sont attaquées autant à la faune et la flore qu’aux êtres humains. Concordia est la seule ville encore debout, bien qu’aux nombreux quartiers bouclés et aux dangers aussi terrifiants que différents. L’ouverture d’une nouvelle partie de la ville est un véritable événement et va susciter autant la méfiance que la peur et le rejet. Et c’est là que Samsara se révèle être un personnage tout en nuances, une héroïne aux croyances bien arrêtées qui va devoir composer entre son rêve d’intégrer la Milice pour aller exploser du mutant et la réalité de ce nouveau monde dans lequel elle vit (et qui lui révèlera là aussi bien des secrets et vérités inattendues). L’intrigue est peut-être un peu longue à démarrer, ne sachant tout d’abord pas trop où on nous emmène mais l’univers original, un peu punk et beaucoup déjanté, nous accroche, tout comme les thèmes finalement très universels de l’acceptation de la différence et des mauvaises décisions que l’on prend au nom d’une cause que l’on croit juste. A découvrir, d’autant plus à l’école des loisirs qui ne nous avait pas habitué au genre !

Bpocalypse, Ariel Holzl (L’école des loisirs)
collection Médium +
disponible depuis le 7 octobre 2020
9782211310161 – 17€
à partir de 13 ans
Son
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L’année de grâce – Kim Liggett

Tierney a seize ans et, comme toutes les jeunes filles de son âge et de sa communauté, elle va entrer dans son année de grâce. Une année dont personne ne parle, et surtout pas les femmes, mais qui doit permettre à toutes les jeunes filles de se débarrasser de leur magie. Elles sont alors envoyées à l’écart de la communauté, où il leur faudra dissiper toute trace de cette magie pour revenir purifiée…

Dans cette communauté hors du temps, fondée sur la religion, les filles n’ont que trois destins possibles : devenir épouse et mère (la meilleure situation, évidemment) ; travailler dans les maisons de labeur ou en domesticité ; vendre leurs corps dans les quartiers extérieurs. Si cela vous rappelle l’univers de La servante écarlate, le roman de Kim Liggett n’en est effectivement pas si éloigné. On retrouve en effet dans L’année de grâce une réflexion glaçante sur la place de la femme dans une société régie par les hommes et par la religion. La société est d’une violence inouïe pour ces jeunes filles et ces femmes à qui on inculque depuis toujours qu’elles ont un pouvoir terrible dont elles doivent se débarrasser. L’année de grâce, sorte d’exil au fin fond de la forêt, dans un domaine encerclé d’une palissade, à la merci de ces braconniers qui tuent les filles qui s’égarent hors du portail pour en retirer leur magie par le dépeçage et le prélèvement d’organes, est proprement effrayante. Dans cette société, Tierney se démarque de ses camarades par sa volonté de ne pas vouloir se marier – censé être le rêve de toutes ! – de rester libre de choisir celui qu’elle voudra épouser si elle en a envie, ce qui n’est pas le cas pour le moment. Et, surtout, elle rêve ! Elle rêve d’une fleur et d’une jeune femme qui l’incite à la révolte, à penser par elle-même. Mais alors que Tierney arrive dans l’enceinte qui voit son année de grâce débuter, tout ce qu’elle croit et croyait savoir se brise dans un huis-clos où la folie de ses camarades ne fait que commencer…

Obsédant, le roman de Kim Liggett nous fait entrer tout de suite dans une ambiance envoûtante et angoissante, dans une histoire intemporelle de révolte contre le système. Mais là où l’autrice nous surprend, c’est dans cette héroïne et cette histoire parfaitement réalistes, qui montrent une révolte qui se construit, qui prend du temps, qui s’insinue lentement et qui plantera ses graines là où il le faudra. C’en est vraiment très fort, d’autant plus que c’est servi par une écriture toute en suggestion et en patience, en pions savamment placés, mais ce sera peut-être frustrant pour les lecteurs qui aiment quand ça va vite. Mais le roman de Kim Liggett aborde aussi d’autres notions très fortes, particulièrement justes et définitivement effrayantes, comme la psychologie sociale qui régit cette communauté, et notamment le groupe de jeunes filles en année de grâce. C’est intelligent, puissant et ça apporte une vraie profondeur à l’histoire ainsi qu’au personnage de Tierney, jusqu’à cette fin incroyable. L’année de grâce, c’est un roman dont on pourrait parler des heures, un roman qui nous remue, nous marque et nous amène à réinterroger nos constructions sociales. Et c’est surtout un véritable hymne à la sororité. Un roman fascinant et absolument indispensable, à faire lire aux garçons comme aux filles. Une pépite ! ❤

L’année de grâce, Kim Liggett (Casterman)
disponible depuis le 7 octobre 2020
9782203036680 – 19,90€
à partir de 14 ans
Son
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Point de fuite – Marie Colot et Nancy Guilbert

Mona prépare son concours d’entrée à l’école des Beaux-Arts et passe un temps considérable avec son groupe d’artistes dans les musées où ils continuent de s’exercer. Et puis elle rencontre ce garçon, beau et merveilleux, dont elle tombe follement amoureuse. Mais bien vite, son amoureux si prévenant lui fait couper les ponts avec son meilleur ami Marin, l’éloigne progressivement de sa famille, lui fait rater son concours… La lumineuse Mona ressemble soudainement à cette « Femme qui pleure », un tableau de Picasso qui l’a toujours fascinée.

Vous l’aurez compris, Marie Colot et Nancy Guilbert racontent dans ce roman l’emprise. Et pour ce faire, nous allons entendre la voix de nombreux personnages : Mona, bien sûr, jeune fille passionnée et promise à un bel avenir qui se ternit en peu de temps ; son meilleur ami Marin, garçon engagé qui soutient Mona dans tous ses projets ; puis Ycare, ce fameux amoureux dont on sent tout de suite la fascination étrange qu’il éprouve pour Mona. Viendront ensuite d’autres personnages, Lya, Esther ou encore Cassien que je vous laisse le plaisir de découvrir car ils ont tous les trois des histoires passionnantes qui font toutes écho à celle de Mona. Car au-delà de la relation de Mona avec son tyran, il est question plus généralement de la violence, celle faite aux femmes mais pas que !

Si j’ai eu un peu de mal à entrer dans le roman dans les premières pages, notamment à cause des passages d’Ycare, Marie Colot et Nancy Guilbert ont finalement réussi à m’embarquer. Grâce au rythme provoqué par les changements de voix, grâce à un retournement plutôt inattendu. Et surtout parce qu’elles parviennent à faire un roman qui ne tombe jamais dans le glauque ou le voyeurisme facile. L’écriture est subtile, toute en pudeur, et c’est plutôt appréciable pour un roman sur un tel sujet. Pas de sensationnel, pas de listes d’horreurs mais une compréhension progressive des mécanismes de l’emprise, de la difficulté à en reconnaître les signes (pour Mona comme pour les autres) et à intervenir et venir en aide. C’est le réalisme, saisissant, de cette histoire qui nous touche, mais également les personnages et la façon dont ils vont tous finir par être liés dans une dernière partie salutaire.

Si vous aviez aimé Je te plumerai la tête qui évoquait la manipulation au sein de la famille, vous serez assurément sensibles à Point de fuite.

Point de fuite, Marie Colot et Nancy Guilbert (Gulf Stream)
collection Électrogène
disponible le 8 octobre 2020
9782354887919 – 18€
à partir de 14 ans