Son
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Miss Pook et les enfants de la lune – Bertrand Santini

9782246860556,0-4510344

Paris, 1907. Miss Pook, une sorcière, se fait passer pour une gouvernante anglaise auprès d’une famille bourgeoise et parvient à convaincre leur petite fille, Elise, de l’accompagner dans son château sur la Lune. Là-haut, Elise fait la connaissance de créatures aussi merveilleuses que terrifiantes et, bientôt, met au jour un terrible complot…

★★★★☆

Alors qu’une pluie de marrons s’abat sur la Provence de Gurty (n’hésitez pas à les offrir pour Noël, ils sont toujours délicieux – les marrons, mais aussi les aventures de l’épatante petite chienne :P ), Bertrand Santini nous offre aussi en cette fin d’année un conte fantastique trépidant…et terrifiant !

Miss Pook, c’est une sorte de Mary Poppins diabolique. A priori bien sous tous rapports, élégante, raffinée et bien élevée, cette fausse gouvernante est en réalité une sorcière à qui il ne faut pas chercher des noises et accompagnée de Goldorillon, un dragon de papier chinois. C’est par un stratagème digne des mises en garde d’un conte de fées que Miss Pook arrive à convaincre la petite Elise de quitter son douillet logis parisien pour s’installer avec elle sur la Lune. Dans son château merveilleux, Elise s’ennuie tout de même bien vite et ne rêve que d’explorer la Lune et ses mystères…malgré les interdictions de sa nouvelle maman ! Et c’est dans un enchaînement digne des tribulations d’Alice dans le pays des Merveilles que tombe Elise, où les rencontres avec d’étranges personnages se succèdent, pour un final tout en rebondissements !

Bertrand Santini, comme dans Hugo de la nuit (certain repèreront sans doute le clin d’œil), crée un univers sombre et décalé, dans lequel il s’affranchit des codes classiques induits par ses inspirations, tout en ne donnant absolument aucune limite à son imagination. Une imagination débordante mais cohérente dans son univers, qui emprunte à un certain nombre de mythes, pour notre plus grand plaisir. Et comme dans son précédent roman chez Grasset, Bertrand Santini porte à nouveau un regard amer sur l’humanité, nous invitant à réfléchir sur qui sont les véritables monstres grâce à des personnages complexes et inattendus, Miss Pook et Elise en tête.

Miss Pook et les enfants de la Lune est le premier tome réussi d’une série dont on a hâte de connaître la suite après une fin surprenante ! Bertrand Santini continue à nous émerveiller par ses univers riches, vifs et plein de surprises, tout en étant d’une grande sensibilité et d’une acuité sur le monde de l’enfance et de ses questionnements, même si c’en est parfois cruel. On notera la très belle couverture de Laurent Gapaillard, qui aurait bien donné envie d’avoir des illustrations intérieures… ;)

Miss Pook et les enfants de la lune, Bertrand Santini (Grasset jeunesse)
disponible depuis le 8 novembre 2017
9782246860556 – 13,90€
à partir de 10 ans
Son
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Les Marvels – Brian Selznick

Après un Salon de Montreuil particulièrement intense, Bob et Jean-Michel sont de retour avec plein de belles idées de cadeau pour Noël ! On commence avec le nouveau roman graphique de Brian Selznick, qui était présent cette année sur le salon et qui nous a émerveillé par son univers et son travail minutieux (et qui a quelque peu tout émotionné Bob pour être tout à fait honnête). :P

9782747066020,0-44410201766. Alors que se joue une pièce de théâtre sur le pont d’un navire, une tempête se lève et détruit le bateau. Billy Marvel est le seul rescapé de cette tragédie. De retour à Londres après avoir été secouru, il trouve refuge dans un théâtre en construction. Devenu machiniste, la découverte d’un bébé dans les coulisses du théâtre va changer sa vie et faire naître une étonnante dynastie de comédiens.
1990. Joseph s’enfuit du pensionnat dans lequel il vit pour rejoindre Londres et la maison de son oncle qu’il n’a jamais vu, Albert Nightingale. D’abord réticent à la garder, Joseph va malgré tout rester, d’autant plus que d’étranges choses se passent dans cette demeure comme figée dans le temps…

★★★★★

Si vous ne connaissez pas Brian Selznick, il faut absolument vous rattraper ! Il a totalement révolutionné le roman illustré ou graphique, comme vous voulez, pour la jeunesse avec L’invention de Hugo Cabret, que vous avez dû voir au cinéma, adapté par Martin Scorsese (eh ouais !). Et vous avez sans doute vu récemment des affiches du film Le Musée des merveilles, sorti le mois dernier, et adapté de son magnifique Black Out, lauréat du prix Sorcières en 2013. Cette fin d’année, il revient avec un roman encore plus magnifique, tant dans sa réalisation (tout plein de dorures sur la couverture et une tranche dorée) que son contenu, et encore plus gros que les précédents !

Brian Selznick est un auteur qui est parvenu à doser parfaitement ses récits en alternant les mots et les images. Dans L’invention de Hugo Cabret et Black Out, il alternait les passages écrits et les passages illustrés. Ici, on change un peu la manière faire en proposant une première partie uniquement en images, avec l’histoire des Marvels, cette illustre famille de comédiens qui connut des succès et des scandales pendant près d’un siècle et demi. La deuxième partie, celle de Joseph, est elle uniquement en mots, jusqu’à la toute fin du roman où reviennent les images pour une conclusion d’une très grande émotion. Comment ces deux histoires se lient ? C’est bien tout le mystère que va tenter de percer Joseph et, comme lui, nous sommes impatients de la savoir et complètement abasourdis quand on apprend la vérité.

Brian Selznick mène son récit d’une main de maître. Ses images en noir et blanc sont absolument magnifiques, d’autant plus quand on sait comment il les travaille (avec une loupe, sur des formats de papier de la taille d’une carte postale ou à peine), fourmillent de détails et sont d’une étonnante précision dans les visages et les émotions. Quant à son texte, Brian Selznick a le chic de nous conter des histoires émouvantes, pleine de mystères et de surprises. Inspiré par l’histoire vraie d’une maison-musée de Londres et de ses propriétaires, Brian Selznick aborde encore une fois le thème de la famille, de la recherche des origines, du deuil, et d’autres (que je vous laisse découvrir), plus durs, avec son écriture toujours douce, captivante et sensible.

Un roman graphique splendide, qui a tiré quelques larmes à Bob, et qui plaira à tous les amateurs de belles histoires racontées en mots et en images… ❤

Les Marvels, Brian Selznick, traduit par Diane Ménard (Bayard jeunesse)
disponible depuis le 25 octobre 2017
9782747066020 – 19,90€
à partir de 10 ans
Son
1

Nightwork – Vincent Mondiot

9782330086688,0-4499100

Patrick a 14 ans, vit avec sa mère borderline dans une cité où la drogue se vend en bas de son immeuble et qui a valu six mois de prison à son grand frère Abdel. Au collège, il est la proie favorite des harceleurs les plus brutaux. Son seul refuge, ce sont les jeux vidéo, une passion qu’il partage avec Mégane, sa meilleure amie. Mais lorsqu’Abdel sort enfin de prison, la vie déjà pas bien grandiose de Patrick ne va pas s’arranger…

★★★★☆

C’est un Patrick de 21 ans qui nous raconte son histoire, celle qui a peut-être débuté lors de ce sauvetage de moineau sur le chemin du retour de l’école, mais qui a surtout commencé bien des pages plus loin, quand il fut cet adolescent gringalet accro aux jeux vidéo, que son frère était en prison et qu’il ne pouvait même pas compter sur sa mère alcoolique et au chômage. Il lui faudra un certain temps avant de nous révéler cet « élément perturbateur » qui va chambouler totalement sa vie et peut-être a-t-il bien fait de nous raconter tout cela avant, d’amener du contexte à ce qui va suivre, à ce qu’on ne manquera pas de penser de lui si on ne connaissait que cet « élément perturbateur » ?

Difficile de ne pas trop en dire sur ce magnifique roman ! Vincent Mondiot dresse le portrait d’un jeune garçon qui ne demandait qu’à être aimé et s’est retrouvé à n’être qu’un ado égoïstement transparent et malingre avec pour seul espèce d’amour la protection d’un demi-frère. Et pourtant, on s’attache à Patrick, à sa volonté de se rappeler le bon en lui et dans sa famille, de rêver ce jeu vidéo qu’il s’imagine concevoir lorsqu’il sera plus grand, et de penser à son avenir, se débarrasser des mauvais souvenirs. Le jugera-t-on pour cet acte unique qui a bouleversé sa vie ? C’est toute la question qui hante Patrick alors qu’il nous déroule le fil de ses pensées. Et c’est tout le talent de Vincent Mondiot de nous proposer avec justesse et sincérité de découvrir l’histoire de Patrick, ses longues journées au collège et les soirées plus longues encore avec cette mère quasi-folle, son amitié improbable avec une fille qui cumule comme lui les tares attitrées de têtes de turc et l’espoir qu’un frère rentré de prison sera capable de tout arranger. Un roman touchant, poignant, pour sa franchise, son authenticité et pas du tout pour une volonté de nous apitoyer sur le sort d’un pauvre gars. Patrick est un personnage qui marque, tant dans son apparente adolescence toute en autocentrisme dont il finit par avoir parfaitement conscience que dans sa décision finale, qui le marquera lui à tout jamais. Un très beau roman !

Et pour ceux qui avaient lu Tifenn : 1 Punk : 0 chez Sarbacane, vous devriez avoir une surprise assez plaisante. :P

Nightwork, Vincent Mondiot (Actes Sud junior)
collection Ado
disponible depuis le 4 octobre 2017
9782330086688 – 14,50€
à partir de 14 ans
Son
2

La lune est à nous – Cindy Van Wilder

9782367404776,0-4360363

Max a 17 ans et emménage en Belgique suite à la séparation de ses parents. Déjà en surpoids et harcelé pour cette raison, il ne sait pas comment révéler à sa famille qu’il est gay. Olive, elle, est noire, grosse et s’assume complètement grâce à son compte Instagram, « Curvy Grace », qui compte de nombreux fans. Mais lorsqu’on lui propose de rejoindre une chaîne YouTube, les choses dérapent et Olive va être confrontée à la pire méchanceté. Heureusement, les chemins d’Olive et de Max vont se croiser…

★★★★☆

La première fois que Max rencontre Olive, celle-ci se prépare à réaliser le Swimsuit challenge pour son compte Instagram, un défi qui consiste à se renverser un seau d’eau en maillot de bain pour une œuvre de charité. Mais un père de famille n’apprécie pas tellement de voir une grosse noire s’exhiber devant ses enfants au milieu d’un parc public et le lui fait savoir à grand renfort d’insultes racistes, grossophobes et de gestes agressifs. Sans compter ceux qui regardent, avides de conflit et de photos ou vidéos croustillantes à poster sur les réseaux sociaux. C’est dans cette posture que Max, mal dans sa peau, voit cette fille et, dans leurs deux regards se lit une compréhension mutuelle. Leur amitié n’en sera pour autant pas si simple à construire car Olive va très vite se retrouver la cible d’un harcèlement d’une grande violence, sur Internet mais aussi au bahut. Malgré ses amis au lycée ou au Dépôt, le lieu de rassemblement des jeunes avec des convictions, Olive va devoir affronter cette haine quasi seule tandis que Max va tout faire pour l’aider même s’il a ses propres problèmes à la maison et avec son difficile coming out

Avec ce roman très contemporain, Cindy Van Wilder donne la parole à deux adolescents qui ont rarement la chance d’être au premier rang dans les histoires. A travers Olive et Max, elle se fait la voix de l’acceptation de soi et des autres, du droit à la différence et à l’amour de soi. Le personnage d’Olive est ainsi parfaitement écrit : une jeune fille qui a appris à aimer ses formes et à inviter les autres, ses fans sur Instagram, à s’accepter tel qu’ils sont et à voir la beauté partout où elle est, même si elle ne correspond pas à ce que la société attend des jeunes gens et aux images dans les publicités et les magazines. Une apparente force qui se fissure aussi vite qu’il fut long d’accepter son corps trop gros ou trop noir pour les autres. Celui de Max, plus renfermé, plus replié sur lui-même n’en est pas moins d’une grande sensibilité, entre haine de soi et volonté de montrer au monde qui il est vraiment. J’ai beaucoup aimé toute la justesse de l’écriture de Cindy Van Wilder, qui n’hésite pas à dire les choses comme elles sont sans s’encombrer du politiquement correct, quitte à nous bousculer. J’ai aimé les représentations de la famille, de la difficulté à communiquer avec des parents adoptifs, à accepter la séparation de ses parents ou à compter sur son petit frère pour briser sa solitude. Il y a de véritables moments de beauté dans les relations que Max et Olive entretiennent avec leur famille ou leurs amis, notamment ceux du Dépôt, dont les causes vont des droits LGBT jusqu’au féminisme tout en s’amusant en organisant des événements ludiques ou artistiques. Un lieu d’une importance capitale dans le roman pour nos deux personnages.

Je vous laisse donc découvrir La Lune est à nous et ses émotions en montagnes russes où la solidarité, l’acceptation de soi et des autres, la bienveillance sont les maîtres mots de ce roman sensible et nécessaire. :)

La lune est à nous, Cindy Van Wilder (Scrinéo)
disponible depuis le 14 septembre 2017
9782367404776 – 17,90€
à partir de 12 ans
Son
4

Hôtel Grand Amour – Sjoerd Kuyper

9782278085644,0-4440926

Vic a 13 ans, 3 sœurs et un papa à l’hôpital après un infarctus survenu alors qu’il marquait le but de la victoire ! Seul avec ses sœurs, il doit alors gérer l’hôtel familial. Mais très vite, tout part en vrille, entre les clients qui s’enfuient et les dettes qui s’accumulent, il ne leur reste que quinze jours pour sauver l’hôtel. Vic est persuadé qu’avec l’aide de ses sœurs, ils parviendront à le faire…sans rien dire à leur père !

★★★★★

Vous avez aimé les Quatre sœurs à la fois si différentes, si drôles et si soudées de Malika Ferdjoukh, ou encore l’humour et les aventures du quotidien du Cœur en braille de Pascal Ruter ? Vous devriez alors succomber au charme néerlandais de Vic et de l’hôtel Grand A, au bord de la plage et, surtout, de la faillite ! Heureusement, Vic est un garçon plein de ressources et de bonne volonté, prêt à s’occuper de tout pendant que son papa est à l’hôpital, même si ce dernier préfèrerait que les enfants n’aient pas à travailler et se concentrent sur leurs études, et croit qu’un remplaçant a été envoyé ! Il pourra compter – plus ou moins – sur ses sœurs : Laeti, l’aînée, qui va devoir laisser tomber son bac pour mettre le nez dans les finances de l’hôtel et tenter enfin d’être vue par Félix, un client régulier de l’hôtel qui passe ses journées au bar de l’hôtel à dire à qui veut l’entendre qu’il ira se noyer dans la mer quand il aura flambé son héritage ; Alex, au look gothique qui ne pense qu’à chanter dans sa chambre et qui se retrouve malgré elle à participer à un concours de Miss ; et Pétro, la petite dernière, persuadée que sa maman est toujours vivante (dans les photos, dans ses vieilles robes, dans les animaux…) et pas en reste en terme d’imagination ! Et puis il y a Williamson, le cuisinier vieillissant fan de vieux chanteurs morts et nostalgique de sa vie à Tuvalu, qui va donner à Vic un magnétophone dans lequel celui-ci va tenir un journal intime. Un journal qui nous permet ainsi de suivre le quotidien – et la débâcle ! – de cet hôtel étonnant et de l’histoire d’amour naissante entre Vic et la jolie Isabel, qui se solde très vite par de nombreuses ruptures alors que rien n’a commencé entre eux…

Vous l’aurez compris, Hôtel Grand Amour est un roman totalement déjanté et débordant de personnages farfelus, de situations improbables et de dénouements heureux (quand même !). On se laisse totalement embarquer dans cette tranche de vie entre fous rires et émotions, par la façon de raconter de Vic, qui alterne entre les mensonges spontanés et éhontés et une naïveté touchante et comique. On s’attache à tous les personnages, en particulier l’étonnante et pétulante Pétro, sur laquelle Vic porte un regard d’une grande tendresse et une stupéfaction de tous les instants. J’ai beaucoup aimé l’attachement de Vic pour ses sœurs (même s’il s’en défend parfois) et toute l’émotion distillée au fur et à mesure du roman sur la disparition de la maman et le vide qu’elle laisse dans le cœur du garçon. C’est très bien amené dans tout cet humour et ça donne une très jolie saveur au reste du roman. Un vrai coup de cœur, qui est également un beau succès dans son pays d’origine puisqu’il connaît une adaptation sur grand écran dont vous pouvez voir la bande-annonce ci-dessous (en néerlandais sous-titré anglais, seulement, mais ça a l’air plutôt fidèle même si je suis sûre que c’est beaucoup moins drôle qu’à la lecture !). :P

Hôtel Grand Amour, Sjoerd Kuyper, traduit et adapté par Emmanuèle Sandron (Didier Jeunesse)
disponible le 11 octobre 2017
9782278085644 – 15,50€
à partir de 12 ans
Son
0

La Sublime Communauté, 1. Les Affamés – Emmanuelle Han

9782330086671,0-4499095

Dans notre monde qui se meurt, de mystérieuses portes apparaissent aux quatre coins de la planète avec la promesse d’atteindre les Six Mondes, un endroit dont personne ne sait rien mais que tous veulent rejoindre. Parmi eux, les Affamés, des populations entières qui fuient la mort et le désespoir. Mais certains doutent et s’interrogent sur ce qui se trouve au-delà de ces Portes : c’est le cas de Tupà, Ekian et Ashoka, trois enfants « transplantés », enlevés bébé pour être placé ailleurs dans un but inconnu. Ils ne se connaissent pas et vivent à l’opposé les uns des autres mais leurs destins semblent pourtant liés…

★★★★☆

Emmanuelle Han est une exploratrice des temps modernes, elle a voyagé de par le monde pour écrire et réaliser des films documentaires. La Sublime Communauté est son tout premier roman et on sent parfaitement bien tout son amour pour les voyages, les contrées lointaines et les cultures qui y vivent. Là où l’histoire nous fait de suite penser à des mondes proches de la dystopie, son originalité vient de ses personnages et de leurs origines.

Ici, la planète entière est soumise à une sorte de fin du monde : déchaînements des éléments, famines, migrations massives, morts par milliers ; et l’action se déroule dans trois régions du monde : le désert du Sahara, l’Inde et le croisement entre trois pays d’Amérique du Sud. Nos trois héros n’ont a priori rien en commun à part d’avoir été abandonné quelque part à l’âge de huit mois. Tupà fait le passeur pour d’étranges personnages entre le Brésil, l’Argentine et le Paraguay et, quand il n’est pas à la ville, il retrouve sa famille adoptive parmi une tribu Guarani. Ekian erre dans le désert africain après avoir grandi du côté de l’Himalaya et recherche quelque chose. Ashoka enfin est au service du Roi des Intouchables où il est en charge de la Flamme qui permet de donner une digne cérémonie aux morts. Trois histoires bien différentes, qui nous emmènent à la rencontre de coutumes et de modes de vie bien loin de tout ce que l’on connaît. Et apportent également son lot de magie. Une magie aux formes complexes et variées, qui fait aussi tout le sel de cette histoire aux larges ramifications, apportant autant de questions que de réponses sur ce monde en ruine et sans espoir. Enfin, il faut saluer l’écriture exigeante et poétique d’Emmanuelle Han, qui nous transporte – peut-être difficilement au début – avec délice et fascination dans son univers empreint de mystères et de légendes.

La Sublime Communauté, dont on ne sait finalement rien au bout du compte, est un magnifique roman qui se démarque dans le genre, par son style exigeant et son univers magnétique, son ode aux cultures et croyances du monde, et ses personnages passionnants dont on a hâte de connaître la suite des aventures ! Une très belle découverte ! Vous aussi, laissez-vous séduire par ces Six Mondes qui ne demandent qu’à vous accueillir…

La Sublime Communauté, 1. Les Affamés, Emmanuelle Han (Actes Sud junior)
disponible le 4 octobre 2017
9782330086671 – 16€
à partir de 13 ans
Son
2

D’un trait de fusain – Cathy Ytak

9782362661976,0-4356875

Après avoir exploré à plusieurs reprises les années de guerre, la collection Les Héroïques nous offre un nouveau texte, plus contemporain et toujours autant d’actualité ! Un roman à découvrir en même temps que le film 120 battements par minute. :)

1992. Marie-Ange, Monelle, Julien et Sami sont lycéens en école d’art et partagent régulièrement un verre après les cours. Lors d’une séance de dessin, ils rencontrent Joos, un jeune modèle qui leur fait tout de suite de l’effet. Sami en tombe amoureux, Marie-Ange aussi, tandis que Monelle et Julien se rapprochent… Après une escapade à Saint-Malo, la bande d’amis apprend que Joos est séropositif…

★★★★★

Les années 1990, ce sont celles où le grand public « découvre » l’épidémie du SIDA, où des associations comme Act’Up voient le jour pour alerter et lutter contre la maladie. C’est dans ce contexte que les personnages imaginés par Cathy Ytak évoluent, entre l’insouciance relative de leur jeunesse et les événements qui vont peu à peu s’immiscer dans leur amitié. C’est principalement Marie-Ange que l’on suit dans le roman, cette jeune fille au prénom poussiéreux et légèrement pompeux, à l’image de ses parents, couple engoncé dans des valeurs familiales rétrogrades où seul le mot « déchéance » rime avec France. On la découvre en ado peu sûre d’elle, cachée dans des pulls informes et puis Marie-Ange devient Mary qui, au contact de Sami et Joos, du monde autour d’elle, se fait plus affirmée, plus engagée. Une évolution non sans peine qui se bâtit en même temps que son regard sur son propre corps, sa sexualité et celle des autres se transforme. Puis vient le temps du combat, de celui pour la reconnaissance, le respect, l’acceptation, l’amour et la vie.

D’un trait de fusain, un titre qui évoque la délicatesse, un art dont Cathy Ytak est maîtresse. Et si elle démontre encore une fois toute sa sensibilité à travers ses personnages profondément humains, tout en failles et en espoirs, c’est aussi la brutalité des émotions, leur force, entre rage de vivre, rage de vaincre et rage d’aimer, qui en font un roman d’une puissance émotionnelle rare ! On s’immerge complètement dans l’époque (même si Bob et Jean-Michel n’étaient que des petiots dans les années 90), on se laisse entraîner par le tourbillon de sentiments et de sensations éprouvées par les personnages. Car au-delà du témoignage d’une époque, D’un trait de fusain c’est aussi une histoire d’amitié, d’amour, de sexualité (d’ailleurs, merci Cathy de parler de masturbation féminine, et d’écrire le mot clitoris sans le faire passer pour un « gros mot » ou d’avoir l’air de t’excuser de l’écrire).

Un roman qui secoue, qui rappelle aussi l’importance des rapports protégés, que la maladie est toujours bien présente, même si on a l’impression qu’on en parle plus, qu’il faut continuer à se battre, à s’engager, à s’aimer, à vivre.
Merci Cathy pour cette fureur de vivre ! ❤

D’un trait de fusain, Cathy Ytak (Talents Hauts)
collection Les Héroïques
disponible le 21 septembre 2017
9782362661976 – 16€
à partir de 15 ans
Son
1

Colorado train – Thibault Vermot

9782377310005,0-4371891

Durango, 1949. Dans cette petite ville perdue au fin fond de l’Amérique, une bande de copains se retrouve dans leur cabane, fabrique une fusée, se raconte des histoires qui font peur, retourne à l’école pour la rentrée… Jusqu’au jour où Moe, la terreur qui les embêtait, disparaît mystérieusement. D’abord soulagée, la petite bande finit par se demander comment Moe a pu disparaître…surtout quand on retrouve son corps, à moitié dévoré…

★★★★☆

Avec une telle couverture, on pense immédiatement à la récente série Stranger Things ou encore aux films Les Goonies ou Stand by me. Il y a un peu de tout ça dans ce premier roman de Thibault Vermot qui nous fait découvrir l’Amérique profonde d’après-guerre, dans une petite ville où les traumatismes sont bien présents, notamment celui d’une terrible affaire survenue quelques années plus tôt : une gamine retrouve éventrée. Une affaire qui ronge le shérif, père de Suzy, la seule fille de la bande, et Michael, dont le père a disparu après avoir été soupçonné d’être le meurtrier. Aux côtés des deux ados, on retrouve les inséparables Durham et George, génies constructeurs de fusées, Calvin, le petit frère de Michael, et Donnie, le p’tit gros qui aime bien zyeuter les filles. Biberonnés aux histoires de croque-mitaines et de wendigos, la bande se laisse entraîner dans une intense course-poursuite lorsque Moe disparaît puis est retrouvé les tripes à l’air. Mais ce que Michael et ses amis ne savent pas, c’est que le monstre qu’ils traquent n’attend qu’une occasion pour les traquer eux-aussi…et les croquer !

Frissons garantis dans ce Colorado Train et on recommande aux âmes un peu sensibles de ne pas lire le roman à la nuit tombée ! Thibault Vermot parvient à nous happer dans son récit dès les premières pages et, si on comprend assez vite la véritable nature du monstre, ce n’est pas là le plus important. Ce qui fait la force du roman, c’est son style, nerveux, âpre, sauvage, aussi acéré que les griffes du monstre ; ses personnages, ces gosses qui se laissent entraîner dans une affaire plus grosse qu’eux, qui va les mettre devant leurs angoisses les plus terribles, devant leurs faiblesses et démontrer toute la force de leur amitié ; son ambiance de tension permanente où le fantastique ne semble pas bien loin, où le goût du sang et de la poussière nous laisse la langue pâteuse ; et puis ce qui est dit, en filigrane, sur les séquelles de la guerre sur les hommes, la violence, la folie et la misère qui en découlent. Un premier roman intense et terrifiant où Thibault Vermot se pose en héritier français de Stephen King, avec le sang et les boyaux bien exposés sur la table. On vous aura prévenus ! :P

Colorado train, Thibault Vermot (Sarbacane)
collection Exprim’
disponible le 6 septembre 2017
9782377310005 – 16€
à partir de 13 ans
Son
1

Naissance des cœurs de pierre – Antoine Dole

NE LISEZ PAS LA QUATRIÈME DE COUVERTURE DE CE ROMAN ! Celui qu’on en a fait, ça va, vous pouvez y aller, c’est certifié sans spoilers. :P

9782330081416,0-4318610

Jeb a douze ans et se prépare à entrer dans le Programme, pour être enfin utile à la Communauté. Pour cela, on va lui retirer ses émotions, des émotions qui sont pour lui extrêmement fortes, à tel point qu’il ne comprend pas pourquoi sa mère ne l’aime pas autant que lui l’aime. Aude, elle, fait sa rentrée au lycée Henri IV et ça ne se passe vraiment pas bien. Harcelée par les autres, elle se réfugie dans une aile en travaux…et rencontre Mathieu, séduisant surveillant.

★★★★☆

Difficile de vous parler de ce roman sans en révéler trop (surtout quand l’éditeur le fait déjà un peu dans son résumé, hum hum.) ! Car Naissance des cœurs de pierre se découvre au fil des pages, piquant notre curiosité avec ces deux histoire que tout oppose. Le récit de Jeb nous emmène en effet sur les rivages du genre dystopique. Une société où les émotions sont réprimées – très sévèrement – et où parents et enfants n’ont d’autres liens que celui du sang. Et Jeb se rend bien compte que tout l’amour qu’il porte à Niline, sa mère, ne lui est pas retourné. Pire, il lui est interdit, haï. Alors, à l’âge de 12 ans, comme tous les autres enfants, il rencontre le préparateur qui décidera si, oui ou non, il est apte à rester dans la Communauté. S’il n’est pas capable de montrer un cœur de pierre, alors il disparaîtra, comme d’autres avant lui. En parallèle, on suit donc Aude, 15 ans, qui fait sa rentrée dans un nouveau lycée et dont les parents exercent une pression constante sur elle, lui traçant son avenir sans son avis. Elle ne parvient pas à s’y faire d’amis et finit par se rapprocher de Mathieu, le surveillant qui plaît à toutes les filles et qui lui témoigne l’attention qu’elle recherche…

Deux histoires au premier abord différentes, sans liens apparents, qui résonnent pourtant l’une avec l’autre. Car Antoine Dole nous parle de l’enfance et de l’adolescence brisée, de la violence des parents et de la société sur la jeunesse. Les mots sont durs, les émotions intenses, violentes, dans un monde ou une famille où elles sont considérées comme inutiles, comme une faiblesse. Deux destins déchirés, déchirants, qui laissent un goût étrange, entre espoir et amertume, à toute cette cruauté. Et pourtant, il s’agit d’un hymne à la liberté de ressentir, à ne pas céder au renoncement, à exprimer ses émotions. Un roman fort dont l’intensité nous tient en haleine jusqu’à la dernière page et cette dernière scène à briser les cœurs de pierre. A découvrir !

Naissance des cœurs de pierre, Antoine Dole (Actes Sud junior)
collection Ado
disponible depuis le 23 août 2017
9782330081416 – 14,50€
à partir de 14 ans
Discussion
3

Les optimistes meurent en premier – Susin Nielsen

Vous connaissez sans doute déjà tout notre amour pour la merveilleuse, pétillante et incroyablement drôle Susin Nielsen. Si ce n’est pas le cas, il faut ABSOLUMENT vous rattraper et ajouter à votre vie ce qu’il lui manquait sans que vous le sachiez… Et comme Susin est une femme parfaite, elle sort un roman tous les deux ans. Et comme les éditions Hélium sont parfaites, ils traduisent et publient à la vitesse de l’éclair ce nouveau cru…pour notre plus grand plaisir ! ❤

9782330079406,0-4318607Pétula a 16 ans et la culpabilité la ronge tellement qu’elle s’empêche de vivre comme les autres ados, se débarrasse de sa meilleure amie et de toute vie sociale. Et ce ne sont pas ses parents qui vont l’aider : sa mère recueille toujours plus de chats et son père constamment absent pour le travail… Rongée de TOC et de collectionneuse de faits divers de morts absurdes, elle fréquente un groupe d’art-thérapie avec d’autres jeunes gens comme elle. Jusqu’au jour où débarque Jacob, au bras bionique qui a, lui aussi, un terrible secret…

Bob voit le verre à moitié plein…

★★★★★

Avec ce nouveau roman, Susin Nielsen nous propose une histoire un peu plus young adult. D’abord parce que ses personnages sont plus âgés (d’habitude, ils sont plutôt au début du collège) et ensuite car de nouveaux thèmes s’ajoutent à ceux que l’on retrouve habituellement : la famille, la gestion du deuil, l’humour pour transcender les difficultés, la douleur. Ici, nous aurons aussi le premier amour et tout ce qui en découle de bien comme de moins bien… Mais Susin Nielsen étant l’auteure que l’on connaît (ou que vous connaîtrez très vite), elle nous raconte tout cela avec toujours autant de finesse, de drôlerie, d’émotions, et ses personnages si singuliers, plein de failles, profondément humains, ne peuvent qu’être aimés. Surtout quand on en retrouve certains rencontrés dans d’autres romans, des « seconds rôles » qui ont grandi… Pétula est un personnage encore une fois atypique, comme sait si bien les dessiner Susin Nielsen, une fille unique qui semble porter toute la tristesse du monde sur son dos et qui, pourtant, nous émerveille par ses réactions et ses trouvailles. Un personnage cabossé, tout comme ses comparses de l’art-thérapie, aussi étonnants qu’émouvants, qui donnent une saveur toute particulière à ce très beau roman plein d’esprit. On en regrette qu’il soit si court…

…et Jean-Michel à moitié vide !

★★★★☆

Pas mon préféré de Susin Nielsen mais une vraie petite pièce de boucher comme on sait les apprécier. Et toujours cette dérision qui sert un chouette casting, chats inclus et aborde avec esprit de puissants sujets tels que le deuil, la culpabilité, le pardon, la maladie mentale…Un joli flow se dégage de cette lecture. Parmi les petits bonheurs on trouvera la “chat-bsession” de la mère de Pétula. Il y en a partout. Elle ne cesse d’en ramener et chacun d’entre eux sont prénommés d’après un héros de la littérature Gruffalo, Heidi, Stuart Little, Maman Moumine, Elmer. J’ai cru que toute la famille allait mourir étouffée par les kilos de litière mais l’auteur ne semble pas s’en être affolée alors j’imagine qu’ils se débrouillent plutôt pas mal avec les défécations félines. Et c’est un roman qui clairement nous montre une autre facette du scrapbooking. Mention spéciale aux obsessions de Pétula puisque cette collection de morts idiotes est franchement drôle. Et s’il ne fallait mentionner qu’un défaut à ce livre : trop court ! Tout est donc obligé de se passer si vite : notamment l’histoire d’amour entre Pétula et Jacob, qui la rend un peu moins authentique. Rapide, certes, mais voyons-le sous cet angle : une histoire façon “court-métrage” qui nous offre l’essentiel, avec un vrai clap de fin.

“L’optimisme m’avait discrètement approchée par-derrière pour me mordre les fesses”

Les optimistes meurent en premier, Susin Nielsen, traduit par Valérie Le Plouhinec (Hélium)
disponible depuis le 30 août 2017
9782330079406 – 14,90€
à partir de 13 ans