Son
2

Sans foi ni loi – Marion Brunet

Garett a seize ans quand il se fait kidnapper par Ab Stenson, une dangereuse braqueuse de banques, et meurtrière, recherchée par le marshal. Bien vite, pourtant, Garett n’est pas aussi prisonnier qu’il le croit et c’est avec fascination et de son plein gré qu’il suit la fugitive dans ce qui va se révéler une aventure bien plus grande qu’il ne le pensait…

Wow ! Quand Marion Brunet dégaine le colt, ça rigole pas ! Après des récits réalistes et souvent engagés, la voilà qui nous transporte dans le Far West des cow-boys crasseux, des saloons où whisky et bagarres se mêlent aux formes généreuses des filles de joie, des attaques de train et des duels au soleil. Bref, on y retrouve tout le folklore…à une différence près : la place de la femme. Car la force du roman réside dans la figure d’Abigaïl Stenson, cette femme totalement libre, que l’on découvre à travers les yeux de Garett, qui nous fascine tout comme lui, dont le sourire est un mystère, l’histoire une légende. Il y a du Calamity Jane en Ab, on y pense forcément. Mais il y a surtout le portait d’une femme qui dérange la bien-pensance, d’une femme qui a décidé de prendre son destin en main et de vivre selon ses propres règles : celles de la liberté. Et c’est aussi l’idéal que va suivre Garett, alors qu’il découvre un véritable monde, lui qui n’était jamais allé au-delà de la propriété de son père, pasteur à la poigne de fer.

Marion Brunet nous offre là un roman fulgurant, aussi âpre que sensible, et parfaitement rythmé. Ses personnages sont furieusement justes, alors qu’on s’attache à ce duo aussi atypique que nécessaire, à cette femme absolument magnifique de détermination et à ce garçon qui va connaître une maturité précipitée. Marion Brunet nous offre une histoire sans complaisance, qui vous surprendra sans aucun doute et qui va bien au-delà du simple récit d’aventure. On se laisse emporter dans son atmosphère pleine de poussière et d’effluves d’alcool, son style nerveux et tout en tension, pour arriver à des destins de personnages, aussi complexes que touchants. On en redemande, Miss Marion ! 😉

Sans foi ni loi, Marion Brunet (PKJ)
disponible depuis le 5 septembre 2019
9782266294195 – 16,90€
à partir de 13 ans
Son
0

Le dernier sur la plaine – Nathalie Bernard

En 1860, Kwana, jeune indien comanche, voit son père, le grand chef Peta Nocona, se faire assassiner et sa mère et sa petite sœur enlever par les Texas Rangers. Dernier rescapé de sa tribu, il rejoint d’autres guerriers, avec l’espoir de se venger. Mais Kwana et les autres tribus indiennes vont devoir faire face à bien d’autres dangers car le Président Grant a décidé que rien n’arrêterait son désir de « civiliser » les plaines…

Après nous avoir fait découvrir le sort réservé aux Indiens au Canada il n’y a pas si longtemps de ça (et de manière encore plus récente dans deux thrillers plus contemporains), Nathalie Bernard continue à explorer la vie et le destin d’un peuple en nous emmenant cette fois dans les Etats-Unis de la fin du XIXe siècle, à la rencontre du dernier chef comanche libre. Car le roman est en effet inspiré librement de la vie de Quanah Parker, qui fut le fils d’un grand chef indien et d’une femme blanche, enlevée lors d’un raid. Symbole de la fin d’une ère, qui voit la fin du mode de vie des Amérindiens, privés de leurs ressources « naturelles » après l’extermination des bisons, forcés de rejoindre des réserves où ils sont privés de leurs libertés, Kwana est aussi celui d’un monde nouveau, où vont devoir cohabiter les deux facettes de ses origines.

Comme dans ses précédents romans, Nathalie Bernard nous offre un récit extrêmement prenant et passionnant, qui nous transporte littéralement sur le dos d’un mustang lancé au galop, à savourer l’immensité des grandes plaines et des territoires comanches. Récit d’aventure surtout, on suit le jeune Kwana dans cette incessante bataille pour protéger les siens et cette culture à laquelle on veut leur faire renoncer. Si les éléments biographiques sont là, forcément, la construction de l’histoire, découpée selon les différents « noms » de Kwana et vue à travers ses propres yeux, la rend particulièrement émouvante. L’écriture sensible et sans manichéisme de Nathalie Bernard, que l’on appréciait déjà dans ses précédents romans, confirme son talent de raconteuse d’histoires.
Si vous n’êtes pas encore convaincu, espérons que la magnifique couverture de Tom Haugomat, dont les couleurs et l’ambiance révèlent parfaitement le sentiment de lecture, le fera. 🙂

Le dernier sur la plaine, Nathalie Bernard (Thierry Magnier)
disponible depuis le 28 août 2019
9791035202729 – 14,80€
à partir de 13 ans
Son
0

Longtemps, j’ai rêvé de mon île – Lauren Wolk

Abandonnée à la naissance dans une barque à la dérive, Corneille est recueillie par Osh, qui vit sur une petite île au large du Massachussetts. Son enfance est rythmée par la pêche aux homards, aux moules et les leçons avec Miss Maggie. Mais en grandissant, la petite se pose de plus en plus de questions sur ses origines : d’où vient-elle ? Qui sont ses parents ? Pourquoi tout le monde a-t-il peur d’elle…est-ce parce qu’elle pourrait venir de l’île de Penikese où se trouvait à l’époque une léproserie ?

★★★★★

Après la belle découverte que fut La combe aux loups paru l’année dernière (terrible roman sur les préjugés et le mensonge en pleine Seconde guerre mondiale), l’école des loisirs nous fait le plaisir de continuer à explorer l’œuvre de Lauren Wolk, qui nous emmène cette fois dans les États-Unis des années 1920. Cette fois encore, nous sommes dans un décor très rural, ici insulaire, où l’on découvre la vie simple et pourtant comblée d’une petite fille élevée par un homme au passé mystérieux qui s’est délesté de son ancienne vie pour s’échouer sur une île quasi-perdue. Mais l’amour de Osh et la gentillesse de Miss Maggie ne suffisent bientôt plus à Corneille qui éprouve un véritable manque : celui de ses origines. Lorsqu’un garde champêtre s’installe sur l’île de Penikese qui fut autrefois le sanctuaire des lépreux, le désir de Corneille de connaître son passé va la pousser à s’engager dans une enquête qui risque fort de ne pas être aussi simple que cela et, surtout, plus dangereuse qu’elle ne le croit…

La particularité des romans de Lauren Wolk, c’est l’atmosphère. Un rythme lent, poétique, qui invite à prendre le temps de rentrer dans le roman. Une fois que l’on a accepté cela, on se laisse emporter par ses personnages rudement bien écrits – Corneille en tête, bien sûr, mais la relation qui la lie à Osh est absolument magnifique d’émotion et de retenue – et son histoire passionnante et documentée, depuis la recherche d’un trésor de pirate à la quête initiatique en passant par des naufrages et une rencontre terrifiante…

Longtemps j’ai rêvé de mon île est un roman émouvant et poétique, que j’ai sans doute préféré au précédent de Lauren Wolk, pour son talent à construire une atmosphère empreinte de mystères et pour cette relation si belle et si profonde qui lie Corneille à Osh. La beauté de sa couverture achèvera, j’espère, de vous convaincre de découvrir ce merveilleux roman !

Longtemps, j’ai rêvé de mon île, Lauren Wolk, traduit par Marie-Anne de Béru (L’école des loisirs)
collection Medium
disponible depuis le 2 janvier 2019
9782211234481 – 16,50€
à partir de 12 ans
Son
0

Broadway Limited, t.2 Un shim sham avec Fred Astaire – Malika Ferdjoukh

C’est la fin du blog tour autour de Broadway Limited et, comme promis (mais avec un jour de retard), on vous donne notre avis sur ce tome 2 que l’on espérait depuis si longtemps ! 😀 En attendant les résultats du concours pour remporter les deux romans (il vous reste 2 petits jours, dépêchez-vous), n’hésitez pas non plus à (re)découvrir notre avis sur le premier tome ! A priori, notre chronique est sans spoilers et on vous propose de commencer la lecture avec le résumé du tome 2 par l’éditeur :

Janvier 1949. Six. Elles sont six à souffler sur leurs doigts quand le brouillard s’attarde sur New York. Avant de se réchauffer dans la cuisine de l’honorable pension Giboulée, où elles partagent aussi leurs rêves fous, leurs escarpins trop pointus et quelques pancakes joufflus. Un jour, elles seront comédiennes ou danseuses, et Broadway sera à leurs pieds. En attendant, Hadley, Manhattan, Page, Chic, Etchika et Ursula courent les théâtres, les annonces, les auditions, les cachets – New York est une ville fabuleuse à condition d’avoir des sparadraps dans son sac. Elles ont 19 ans ou à peine plus, et elles donneraient tout pour réussir, elles qui n’ont rien, en dehors de leur talent. Cela peut-il suffire dans cette Amérique d’après-guerre qui ne fait pas de cadeau ? Pas sûr. Mais si elles n’y croient pas, si elles n’y croient pas scandaleusement, qui y croira ?

★★★★★

Il nous aura donc fallu attendre trois ans pour découvrir la suite des aventures des pensionnaires de la maison Giboulée ! Et c’est avec délice que l’on se replonge dans ce New-York de la fin des années 1940 aux côtés de toutes ces jeunes filles rêvant de danse, de théâtre et de paillettes et de notre Jocelyn qui s’accoutume décidément plutôt bien à l’Amérique – ou peut-être Dido y est-elle pour quelque chose ? On appréciera d’ailleurs la scène d’ouverture, qui n’est pas sans rappeler celle du premier tome et qui ne manquera pas d’éveiller déjà une certaine curiosité à découvrir ce qui se cache dans ce nouveau roman…

Et si ça virevolte toujours autant, si ça s’amuse, s’aime et se défait, cette suite nous emmène également dans une période où la peur du communisme grandit et où les chasses aux sorcières ne sont pas loin de reprendre… Manhattan pourra vous en toucher deux mots ! Mais il y a aussi tous ces secrets, tous ces prétendants, toutes ces fêlures chez certaines, qui donnent un peu plus de mystère aux différentes intrigues… et tandis que des fils se dénouent, risquant à tout moment de définitivement éventer la surprise ou le secret, d’autres se tissent… Et c’est là encore tout le talent de Malika Ferdjoukh que de mêler l’insouciance de ces jeunes filles qui ne veulent passer leurs soirées qu’à danser à des mystères dissimulés et potentiellement dangereux… Si je dois avouer commencer à avoir une petite préférence pour l’histoire d’Hadley, une belle surprise nous attend également dans ce Shim sham avec Fred Astaire puisque l’on y découvre aussi une partie du passé d’Artemisia, surnommée le Dragon, l’une des propriétaires de la pension. Ne vous laissez donc pas subjuguer par la présence de Billie Holliday avec qui vous allez partager un verre, ou celle de cette petite miss Kelly qui fait des publicité pour des désodorisants, ou encore par celle de Fred Astaire qui pourrait bien vous proposer de danser avec lui…et soyez attentifs à tous les petits détails qui pourraient bien se révéler d’importance et dont on découvrira – on espère dans pas trop longtemps – le fin mot de l’histoire puisqu’il est déjà annoncé un tome 3 qui portera le titre d’Un thé avec Grace Kelly… Le croirez-vous si on vous dit qu’on a hâte ? 😛

Broadway Limited, t.2 Un shim sham avec Fred Astaire, Malika Ferdjoukh (L’école des loisirs)
collection Médium
disponible le 7 novembre 2018
9782211234849 – 18,50€
à partir de 13 ans
Son
1

Orphelins 88 – Sarah Cohen-Scali

Allemagne, juillet 1945. Un garçon erre dans les décombres avant d’être recueilli par des soldats américains. On le nomme Josh et on l’envoie dans un orphelinat où, avec de nombreux autres enfants victimes de la guerre, il va devoir panser ses blessures et découvrir sa véritable identité.

★★★★☆

Dans Max, Sarah Cohen-Scali nous faisait découvrir le programme Lebensborn, depuis sa création par Himmler à sa réalisation avec Max, le tout premier enfant né de l’eugénisme nazi. Un roman exceptionnel, aussi passionnant que glaçant, aussi puissant que dérangeant (LISEZ-LE!). Orphelins 88 débute là où Max s’arrête, à la fin de la guerre, avec la question de « que sont devenus les enfants du programme Lebensborn ? ». Car Josh est un garçon issu de ce programme, mais avec une histoire toute particulière dont lui-même n’a pas toutes les clés. Son bras gauche est tatoué, comme celui des Juifs. L’est-il lui-même ou n’est-ce qu’une grossière erreur ? Car son bras droit, lui, ne cherche qu’à se tendre dans un salut nazi devenu un réflexe. Est-il un vrai allemand ou l’un de ces enfants germanisés ? Des questions qui vont petit à petit trouver des réponses alors que Josh, l’un de premiers à avoir rejoint l’orphelinat, voit affluer tout un tas d’autres enfants qui ont vécu des traumatismes terribles.

Particulièrement documenté, Orphelins 88 s’intéresse donc à ce qui se passe pour les populations à la fin de la guerre. Car il n’y a pas que les embrassades et les fêtes de la libération et la guerre ne se termine pas au 8 mai 1945. Il y a aussi, et surtout, tous ces gens jetés sur les routes, qui se retrouvent dans des camps de déplacés, tous ces Juifs libérés des camps qui cherchent à rentrer chez eux, en Pologne ou ailleurs, et subissent des pogroms, tous ces enfants devenus orphelins qui deviennent candidats à l’adoption et à l’immigration. Des sujets drôlement d’actualité, non ? Roman de l’après, donc, auquel le rythme rend bien compte de la torpeur dont chacun s’éveille – ou pas, de la lente reconstruction de soi et de la difficulté à imaginer comment vivre après ça.

La force du roman de Sarah Cohen-Scali réside avant tout dans ses personnages, Josh en tête, bien sûr, que le conditionnement et la perte de mémoire rend particulièrement déchirant. Mais il y a aussi Ida, la directrice de l’orphelinat, qui veille chaque nuit dans le hall pour accueillir les nouveaux arrivants ; Wally, le GI noir américain qui devient le premier « ami » de Josh, et qui nous permet aussi de connaître la situation des soldats noirs à cette époque ; Halina, jeune fille juive revenue en Allemagne après sa libération des camps car sa maison en Pologne était occupée par ses anciens voisins qui l’ont chassée ! ; Beate et son étrange accoutrement, qui erre dans la ville… Sans doute que le fait qu’ils soient tous inspirés de témoignages ou de personnes réelles rend l’émotion encore plus forte.

Si Orphelins 88 n’atteint pas le même niveau que Max – quelques longueurs qui donnent l’impression que ça tourne en rond et, après le choc reçu à la lecture de Max, il me semblait difficile d’atteindre le même degré de violence, d’horreur, d’aboutissement – il n’en reste pas moins une lecture passionnante, forte et émouvante.

Orphelins 88, Sarah Cohen-Scali (Robert Laffont)
collection R
disponible depuis le 20 septembre 2018
9782221218853 – 15,90€
à partir de 13 ans
Son
1

Sauvages – Nathalie Bernard

Jonas vient d’avoir 16 ans. Il lui reste très exactement soixante jours avant de retrouver enfin sa liberté. Dans ce pensionnat perdu au beau milieu du Canada, Jonas n’est qu’un numéro parmi d’autres, à qui on demande d’être obéissant, productif et discipliné. Il doit donc encore tenir deux petits mois à faire croire aux prêtres et aux sœurs qui gèrent le pensionnat qu’ils ont réussi leur mission : tuer l’Indien dans l’enfant qu’il était à son arrivée au pensionnat.

★★★★☆

L’année dernière, Nathalie Bernard publiait un premier roman chez Thierry Magnier : Sept jours pour survivre, un thriller glaçant et angoissant qui se déroulait au Canada et évoquait déjà le destin des amérindiens, et en particulier des femmes amérindiennes. (On ne vous en dira pas plus mais on vous invite fortement à découvrir ce roman !)

Cette année, nous sommes toujours au Canada, mais cette fois dans les années 1950, en plein cœur d’un thriller historique qui nous conduit dans le passé terrible et honteux du pays : les pensionnats autochtones. Cela ne vous parle peut-être pas et pourtant, jusqu’en 1996, il existait des institutions qui « accueillaient » (comprendre « arrachaient à leurs familles ») des enfants amérindiens afin de les scolariser, certes, mais surtout de les évangéliser et les assimiler. L’idée y était de « tuer l’Indien dans l’enfant ». Charmant, n’est-ce pas ? Les conditions de vie y étaient déplorables et les sévices endurés par les enfants tout aussi abominables. C’est donc dans cette dure réalité historique que s’ancre le récit de Nathalie Bernard qui parvient avec brio à ne pas en faire qu’un roman dénonciateur basé sur des témoignages réels mais aussi un thriller efficace et un récit passionnant.

Et cela tient sans doute à la fluidité de l’écriture de Nathalie Bernard, et à ce personnage, Jonas, qui porte admirablement le récit. Un cheminement vers la liberté qui passe par de bien trop nombreuses épreuves pour ce garçon qui ne rêve que de retrouver ses racines, et par une chasse à l’homme au cœur des forêts québécoises, où la mort n’a jamais été aussi proche. Un roman émouvant, éprouvant, magnifique et captivant qui ne vous laissera certainement pas en ressortir indemne.

Sauvages, Nathalie Bernard (Thierry Magnier)
disponible depuis le 29 août 2018
9791035201852 – 14,50€
à partir de 14 ans
Son
1

Tous les bruits du monde – Sigrid Baffert

Italie, 1905. Pour venger son honneur, Graziella s’apprête à tuer son ex-fiancé Anthelmo. Enceinte jusqu’aux yeux, elle le regarde en épouser une autre, avant de viser son cœur… Condamnée pour ce meurtre, Graziella se retrouve en prison et attend son jugement, jusqu’au jour où un tremblement de terre lui offre la fuite. Une vie nouvelle s’offre à elle, mais les démons du passé ne sont jamais loin…

★★★★★

Pour ceux à qui manquait un grand roman d’aventure : voici Tous les bruits du monde ! Un destin de femme, une histoire d’amour gâchée, un honneur à laver plus important que la vie elle-même, une malédiction, des éléments qui se déchaînent, des traversées en bateau et des découvertes fabuleuses, il se passe tout cela, et bien plus encore dans le nouveau roman de Sigrid Baffert, qui nous transporte dans l’Italie et la France du début du XXème siècle. On notera d’ailleurs tout le travail de documentation pour ce roman historique où des événements réels côtoient les inventions de l’époque et quelques grandes figures des début du cinéma. Des détails et des clins d’œil qui n’éclipsent certainement pas l’aventure palpitante de Graziella et de son frère Baldassare qui vont tous deux fuir leur Italie natale pour rejoindre la France, où ils espèrent non seulement échapper aux représailles de leur départ mais également retrouver leur frère aîné, Tommaso, disparu mystérieusement voilà des années… Mais si la chance semble sourire à cette fratrie qui accueillera très vite l’enfant illégitime et non désiré de Graziella, le passé et le danger sont clairement à leurs trousses.

Un roman captivant, porté par une plume sensible et exigeante, qui, au-delà de l’aventure et de l’histoire d’une vengeance familiale, aborde aussi des thèmes beaucoup plus rares dans ce genre mais qui offrent de passionnantes explorations de l’humain : l’amour maternel, ou plutôt ici son absence ; la surdité et comment, voilà plus d’un siècle, on traitait les jeunes sourds ; et l’exil, grande question d’actualité s’il en est. Les personnages sont admirables dans leur construction, à commencer par Graziella, aussi vulnérable que déterminée, en proie à un conflit autant physique qu’émotionnel et Baldassare, le frère funambule, véritable soutien pour sa sœur, qui navigue entre l’espoir et le pragmatisme. Et puis César, le frère d’Anthelmo, un personnage diablement angoissant, qui étend son ombre menaçante sur tout le roman…

Tous les bruits du monde, c’est le souffle de la liberté, la richesse d’une époque, des personnages, et toute l’émotion d’un grand roman d’aventure.

Tous les bruits du monde, Sigrid Baffert (Milan)
disponible depuis le 22 août 2018
9782745997685 – 15,90€
à partir de 13 ans
Son
2

Les filles de l’astrologue, t.1 – Laurence Schaack et Françoise de Guibert

9782700256215,0-4784569

France, XVIIe siècle : une ordonnance royale signée par Louis XIV interdit la pratique de toute forme de magie et de divination. Les astrologues font également partie de cette chasse aux sorcières et Germain Lavol de Sauvagnac est ainsi arrêté et emprisonné, laissant seules ses trois filles et leur cousine. Elles sont bientôt contraintes de quitter le domaine familial et, séparées, toutes vont tenter de se rejoindre et de libérer leur père et oncle. Les astres leur seront-ils favorables ?

★★★★★

Elles sont quatre : Thérèse, l’aînée, guérisseuse qui a pris le rôle de mère pour ses sœurs ; Ariane et Philomène, jumelles aux caractères diamétralement opposés, là où la première est studieuse et travailleuse, l’autre est sauvage et casse-cou ; et enfin Soledad, la cousine chassée d’Espagne, dont la frivolité n’a d’égale que la beauté…et la ruse ! Grâce à leurs qualités très différentes et à cause de leur expulsion du domaine familial, les quatre filles vont devoir rivaliser d’intelligence et de débrouillardise pour parvenir à leur objectif : sauver Germain, leur père et oncle, du procès – et sans doute de la terrible sentence – qui l’attend. Car les temps sont durs pour ceux qui pratiquent l’astrologie et les charlatans comme les astrologues respectables sont mis dans le même panier. Et quand tous les soutiens sur lesquels les quatre filles pouvaient compter les laissent tomber, leur séparation devient une nécessité. Commencent alors de très nombreuses aventures, qui vont les faire voyager de leur Tarn natal jusqu’à Paris, où tout se jouera sans doute auprès du roi !

Un premier tome passionnant et prometteur ! Dans un contexte historique déjà souvent exploité en littérature jeunesse, Laurence Schaack et Françoise de Guibert nous font découvrir l’astrologie et sa pratique au XVIIe siècle. Science ou croyance, réalité et mystification, qu’importe, on y découvre un monde totalement nouveau, source d’excitation (merci Soledad qui n’aide pourtant pas à dorer le blason de la profession) ou de frisson (on a hâte d’en savoir plus sur Philomène). Les deux autrices mènent tambour battant leur histoire et nos quatre héroïnes vont de péripéties en concours de circonstances, pour notre plus grand plaisir de lecture ! Car ce que Laurence Schaack et Françoise de Guibert ont construit est surtout un véritable roman d’aventures, qu’on ne lâche à aucun moment ! L’histoire est lancée, la grande Histoire est en marche également, nos héroïnes ont déjà traversé de nombreuses épreuves et ce premier tome nous a déjà régalé par la richesse de son univers, de ses intrigues et de ses personnages. On attend désormais avec impatience le deuxième tome, qui paraîtra au solstice d’été de cette année ! Oui oui ! Trop bien ! 😛

Les filles de l’astrologue, t.1, Laurence Schaack et Françoise de Guibert (Rageot)
disponible depuis le 21 mars 2018
9782700256215 – 14,90€
à partir de 12 ans
Son
0

Le célèbre catalogue Walker & Dawn – Davide Morosinotto

9782211233682,0-4787548

P’tit Trois, Eddie, Julie et Min sont des enfants du bayou. Quatre amis inséparables qui trouvent un jour 3$ dans une vieille boîte en fer. La richesse pour ces gamins qui s’empressent alors de commander un article dans le Célèbre catalogue de Walker & Dawn, qui permet à tous les américains d’acheter ce qu’ils veulent par correspondance. Mais lorsque leur colis arrive enfin, les quatre amis découvrent une montre cassée à la place du revolver qu’ils avaient commandé… C’est le début d’une grande aventure qui va les mener de leur bayou natal à la grande ville industrielle de Chicago.

★★★★★

Amateurs de romans d’aventures et de gosses débrouillards à la Marc Twain, ce livre est fait pour vous ! Raconté alternativement par P’tit Trois, l’aventurier casse-cou du groupe, Eddie, le binoclard shaman des marais, Julie la jolie rouquine mais aussi la plus intelligente, et enfin Min, son petit frère Noir qui ne parle pas, le récit de Davide Morosinotto nous transporte dans une Amérique du début du 20ème siècle où quatre gosses pauvres des bayous vont se lancer dans une grande aventure où ils découvriront des choses inédites et merveilleuses. Mais pas que ! Car cette monstre cassée qu’ils ont reçu dans leur colis et qu’ils espèrent bien pouvoir échanger se trouve être l’objet d’une bien vaste affaire et tout le monde ne leur veut pas du bien…

Dans ce très grand et superbe roman d’aventures, Davide Morosinotto nous propose ainsi de voyager dans l’Amérique du siècle dernier, à travers cet étonnant Célèbre catalogue de Walker & Dawn qui montre l’essor du commerce, de l’industrialisation et du capitalisme et, à travers ses personnages, de la vie et des mentalités de l’époque. Une immersion totale dans cette période historique à laquelle chaque personnage qui raconte apporte sa réflexion, son passé propre et ses espoirs. Ce changement de narrateur à chaque partie du roman permet ainsi de ne jamais s’essouffler dans le récit et, surtout, de s’attacher à chacun des personnages, à leur insouciance ou à leur gravité, à leur émerveillement et leur désir de liberté. Bien que le roman soit un vrai pavé, le rythme est excellent, on ne s’ennuie jamais et on se laisse totalement emporter par toutes ces aventures étonnantes, grisantes et parfois terrifiantes. On apprécie également tout le travail graphique autour de l’histoire, depuis la reproduction des articles du Célèbre catalogue, des cartes géographiques ou d’articles de journaux jusqu’à cette très belle couverture à rabats.

Un roman absolument captivant ! Vous aussi, laissez la moiteur du bayou et montez dans un bateau à aube, un train de marchandises ou l’une de ses incroyables automobiles pour vivre l’aventure qui vous rendra riche !

Le célèbre catalogue Walker & Dawn, Davide Morosinotto, traduit par Marc Lesage (L’école des loisirs)
collection Médium
disponible depuis le 21 février 2018
9782211233682 – 18€
à partir de 12 ans
Son
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Jusqu’ici, tout va bien – Gary D. Schmidt

9782211217132,0-4442925

1968. Après avoir perdu son travail, le père de Doug Swieteck emmène toute sa famille à Marysville, une petite ville dans laquelle il espère trouver un nouveau travail. Doug n’est pas particulièrement enchanté : la ville est nulle, il fait trop chaud, la nouvelle maison est un trou à rat, son frère est un crétin fini, son autre frère au Vietnam et son père traîne trop avec Ernie Eco à boire des coups. Seul le sourire de sa mère le maintient à flot…jusqu’à sa rencontre avec les oiseaux d’Audubon…

★★★★★

Si vous ne connaissez pas les romans de Gary D. Schmidt, il est temps de vous y mettre ou vous rateriez des moments de lectures absolument exceptionnels ! Après nous avoir régalé avec La guerre des mercredis (on en a pas parlé ici, on a honte, mais Bob l’a lu super tard…genre il y a 2-3 mois alors on se rattrape maintenant) et le jeune Holling Hoodhood (eh ouais, ça arrive !) qui découvrait Shakespeare avec une prof qui le détestait tout en rencontrant ses idoles du baseball, c’est à l’un des copains de Holling que l’on s’intéresse dans ce nouveau roman : Doug.

Doug n’a pas la vie facile et, si on le suspectait déjà dans La guerre des mercredis, on le découvre enfin avec cette histoire qu’il nous raconte. Alors que les hommes s’apprêtent à marcher sur la Lune et que la guerre au Vietnam fait rage, le garçon emménage dans une nouvelle ville, la « stupide Marysville » et doit composer avec un père violent et un frère qui lui fait toutes les crasses possibles. Etiqueté « voyou » à cause de cela, il se retrouve mêlé à des bagarres au collège, dans le viseur du principal et dans le collimateur du prof de sport qui a servi au Vietnam. Pourtant, malgré la stupidité de la ville, Doug va faire deux rencontres décisives : Lil’, tout d’abord, une fille au caractère bien trempé, dont le père est l’épicier de la ville qui va lui donner un petit boulot pour le samedi après-midi ; et Mr Powell, le bibliothécaire de la bibliothèque qui n’ouvre que le samedi et qui détient des originaux des Oiseaux d’Amérique d’Audubon. Cette rencontre avec les peintures du naturaliste vont considérablement ébranler toutes les certitudes du garçon et révéler des talents dont il ne soupçonnait rien ! Mais l’histoire de Doug est loin de se contenter de cela et c’est tout ce qui fait la qualité de ce roman : la richesse de son histoire, des rencontres que fait Doug, de ses passions pour le baseball (Bob n’a personnellement rien capté à tous les trucs sur le baseball mais, en bon ami pour Doug, il a hoché la tête en connaisseur), pour le dessin, les oiseaux et tout ce qui est beau dans la vie, sa difficulté à composer avec son père et ses frères, notamment quand l’aîné rentre du Vietnam changé, à faire évoluer le regard des autres sur lui et sur les préjugés que les gens ont sur sa famille… Une richesse des thèmes (et il en manque par rapport à ce que je vous ai déjà dit) qui pourrait être fouillis et qui pourtant donne une incroyable cohérence à cette tranche de vie adolescente.

Gary D. Schmidt est un auteur à découvrir absolument : on ne s’ennuie pas un seul instant, grâce à Doug, plein d’humour et de spontanéité, qui nous fait rire, nous émeut et nous fait passer par tout un tas d’émotions ; aux nombreux personnages qui gravitent autour de lui et sont particulièrement fouillés et intelligemment écrits ; à tous ce que les histoires, celles avec un grand H ou celles que l’on vit au quotidien, apportent à un adolescent et construisent ce qu’il deviendra, qu’elles soient sombres ou pleines d’espoir. Un roman d’une grande intelligence, passionnant, terriblement drôle, et lumineux. Un vrai coup de cœur ! ❤

Jusqu’ici, tout va bien, Gary D. Schmidt, traduit par Caroline Guilleminot (École des loisirs)
collection Médium
disponible depuis le 4 octobre 2017
9782211217132 – 18€
à partir de 13 ans